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«L’idolâtrie des data, ou la fin de la liberté»

Une idéologie des data est née et pourrait, à l’avenir, se révéler aussi funeste que les totalitarismes du XXe siècle.

Le XXe siècle s’est passé à subir et à combattre deux grands totalitarismes: le nazisme
et le communisme. Il se pourrait bien que le XXIe doive subir et combattre deux autres idéologies cauchemardesques: l’islamisme et le dataïsme. Ce dernier est mal connu et à peine sorti des limbes.

Une idéologie, bientôt menaçante, n’est jamais que la perversion d’une de nos croyances ou modes d’être. Ces calamités ne tombent pas du ciel. C’est nous qui les distillons dans les chaudrons de nos sorcières. On pourrait décrire la préparation diabolique du nazisme, du communisme, de l’islamisme, à partir d’un grand nombre d’événements vénéneux, de croyances délétères, de complaisances perverses.

L’humanité occidentale est devenue matérialiste par abandon de ses religions, mais surtout pour répudier les guerres

On peut définir le dataïsme comme la conceptualisation idéologique du matérialisme ambiant. L’humanité occidentale est devenue matérialiste par abandon de ses religions, mais surtout pour répudier les guerres. Car ce sont les idées, les croyances, les attachements spirituels ou symboliques qui divisent. Tandis que tout ce qui est matière réunit. On tombera facilement d’accord pour manger un bon fromage, on se querellera pour adopter le socialisme ou l’évangélisme. Depuis cinquante ans, le matérialisme structure nos sociétés. Cependant, il n’était jusque-là qu’une forme de nihilisme vague, une déconstruction du vieux monde, ou plutôt son effilochage. Il devient une construction. Il se conceptualise.

La philosophie du dataïsme est proche de celle du bouddhisme. Et il n’est pas innocent que Yuval Noah Harari, le chantre brillant de cette nouvelle gnose, soit bouddhiste. La personne ni l’individu n’existent: nous ne sommes que des agrégats d’atomes ou de gènes en relation – des composés d’algorithmes. Nous sommes de la chimie et de la biochimie. Tout le reste est littérature, sublimation, mythes. Autrement dit, le monde historique et même présent que nous avons devant les yeux, empli de guerres, d’événements sublimes ou effrayants, de promesses solennelles et d’attentes frémissantes, tout cela n’est qu’un immense tour de prestidigitation. Car les conflits, promesses, événements, ne sont que le fruit d’algorithmes biochimiques. Tout est fictif quand le processus de réduction à l’état matériel a enterré tous les symboles et toutes les démarches de sens. Les stoïciens déjà étaient artistes à cet égard: «Dis-toi bien, disait Marc-Aurèle, que le plat délicieux que tu savoures n’est rien d’autre qu’un cadavre de poisson, et que l’acte sexuel n’est qu’un spasme.»

Le but de la vie, et aussi son sens suprême, est dans l’obtention de sensations bonnes

Le but de la vie, et aussi son sens suprême, est dans l’obtention de sensations bonnes. On peut appeler cela bonheur. Lequel consiste à éloigner la crainte de la mort et la souffrance physique et morale, et à apprivoiser les plaisirs. Cela peut s’obtenir à l’aide de médicaments – puisque tout l’humain est biochimie, il n’y a aucune différence, à part l’idée sublimée et fausse qu’on s’en fait, à obtenir une sensation agréable grâce à une amitié partagée ou en avalant une pilule.

Il en ressort que nous n’avons aucune liberté. La liberté, comme le reste, fait partie des fictions inventées pour donner du sens à notre vie. Quand nous prétendons être libres, nous sommes en réalité déterminés par notre matière physico-bio-chimique.

On pense aux philosophies du soupçon, déployées au tournant du XIXe et du XXe siècle, qui mettaient en cause les certitudes établies en les décrivant comme les discours des dominants avides de puissance. Manière de dire que notre monde était truqué dans ses ferveurs, que nous étions victimes de charlatans, artistes en sublimations désirables et fausses. Le dataïsme tient un discours analogue: ici, cependant, la vraie réalité, découverte derrière les fausses croyances, n’est plus la lutte des classes ou l’inconscient, mais l’algorithme biochimique. Là où l’on nous parle de personne humaine, de liberté, de conscience personnelle, il n’y a rien que des algorithmes. Nous vivons sur un grand récit humaniste, aussi erroné que grandiloquent.

Sous l’effet de ce dévoilement, notre éthique perd elle aussi toute sa légitimité. Les humains, tenus pour des animaux plus conscients et plus dangereux (l’un n’allant pas sans l’autre), pourront être traités comme des animaux. Toute la grandeur humaine abattue par les flèches de la dérision, et perdue par là même, découragera de nous respecter au-delà de nos apparences. La démocratie et les droits de l’homme font partie de ces grands récits dont l’imaginaire nous a amusés un moment. De beaux jours se préparent.

Les data résument tout et réduisent tous les champs vitaux, sociaux, disciplinaires, en un seul point

Le dataïsme ne contraindra pas les humains, en foules serrées, à l’adopter sous peine de mort. Il n’implantera pas de force je ne sais quelle puce à des individus rétifs, comme dans l’histoire de Zamiatine qui se découvre une âme: «Allez subir la grande opération!» Mais il suscitera rapidement et sans scrupule la séparation des humains en groupes plus radicalement ségrégués que les anciennes races: il y aura les humains et les post-humains. Les premiers, pour des raisons financières ou culturelles, demeureront vulnérables à la mort interne (tandis que les autres ne risqueront, sur le fil des siècles, de mourir que d’accident), et nantis d’un cerveau antique, et non augmenté. Comme par ailleurs la morale humaniste aura disparu ainsi que l’égalité en dignité qui la garantit, on imagine quel genre de servitude pourra produire cette radicale déchirure entre les humains. Ce monde orwellien ne s’avance que pour de bonnes raisons: obtenir le bonheur, tromper la mort.

Les chercheurs de la Silicon Valley, les artisans de l’Université de la Singularité, attendent les lendemains qui chantent et même les considèrent comme un destin grec. Les data résument tout et réduisent tous les champs vitaux, sociaux, disciplinaires, en un seul point: les algorithmes bio-chimiques ou physico-chimiques qui nous définissent. C’est bien le propre d’une idéologie que de réduire l’immense diversité du monde humain en un point, aussitôt maîtrisable. Comme idéologie, les data sont un ersatz de religion et possèdent une eschatologie: attente de l’immortalité et du bonheur sur terre, grâce à la maîtrise du corps et à la réduction de la définition du bonheur. Les data sont prophétiques – tout cela DOIT arriver, parce que la science rend possible cela qui est tellement désirable. Le dataïsme est une idéologie de transformation radicale de l’humanité, qui à cet égard s’inscrit dans la continuité du marxisme. Par lui, le matérialisme omniprésent trouve sa justification, son but et son sens. Il est urgent de s’en préoccuper.

 

Chantal Delsol, Le Figaro, 15.10.2017

 

http://premium.lefigaro.fr/vox/economie/2017/10/15/31007-20171015ARTFIG00129-chantal-delsol-l-idolatrie-des-data-ou-la-fin-de-la-liberte.php

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