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« L’homme augmenté est un mythe »

Une personne en situation de handicap « appareillée » de prothèses devient-elle un humain augmenté ? Augmenté = tout réparé ? La somme n’est pas aussi simple, comme l’ont montré le philosophe Bertrand Quentin et le chercheur en robotique Nathanaël Jarrassé lors d’une table ronde sur les métamorphoses de la notion de handicap au contact des nouvelles technologies.

« La vie vaut-elle d’être vécue avec un corps en loques et en ruines ? » Ainsi Platon assassinait-il, dans la bouche de Socrate et dans Criton, la personne en situation de handicap. Dans l’Antiquité, on s’en tient au kalos kagathos (« bel et bon »), ancêtre du latin mens sana in corpore sano (« un esprit sain dans un corps sain »). A cette période, la figure valorisée est celle de l’homme accompli intellectuellement comme corporellement. Au Moyen-Âge, on accueille (on enferme) les « infirmes » dans les Hôtel-Dieu. Le XIXème siècle s’interroge davantage : Jules Ferry fait adopter une loi en 1898 sur le handicap, puis en 1905, une loi d’assistance aux vieillards, infirmes et incurables. En France, il faudra attendre 1917 pour que le terme de handicap remplace le terme d’infirmité et entre dans le dictionnaire de l’Académie française. Jusqu’à la Première guerre mondiale, le handicap était associé à une idée de responsabilité des individus, une malédiction. « La guerre de 14-18 coupe court à ça. Certains ont donné leur corps à la France », analyse le philosophe Bertrand Quentin.

Cette brève histoire du handicap, on la doit à ce dernier, qui l’expose pour la première fois dans son ouvrage La Philosophie face au handicap (Erès, 2013).

Ce matin, il la narre face à un parterre de collaborateurs de BNP Paribas. Nous sommes dans les quartiers de la banque de la rue d’Antin, qui à l’occasion d’une semaine interne de l’inclusion et de la diversité (9-20 octobre) s’est interrogée – entre autres – sur la question de l’apport des nouvelles technologies dans le handicap.  « On dissocie souvent – à tort – handicap et performance. Un handicap compensé [par la technologie] va-t-il modifier nos schémas de pensée et concourir à associer davantage handicap et performance ? », s’interroge Barbara Levéel, responsable diversité et RSE RH.

Et Bertrand Quentin de rappeler l’exemple de Philippe Croizon qui « même amputé des quatre membres, a traversé des océans ou concouru au Paris-Dakar ».

Peut-on parler d’homme augmenté ?

Première (bonne) nouvelle : aujourd’hui, les solutions technologiques pour compenser le handicap sont légion – exosquelettes, prothèses ultra-sophistiquées, applications de sous-titrage à destination des sourds et malentendants, robots de téléprésence. Pour autant, une fois la personne handicapée dotée de ces appareillages, peut-on parler d’homme augmenté ? Bertrand Quentin livre un premier élément de réponse : « Pas vraiment. Plus que d’homme augmenté, on devrait parler de handicap “diminué” ; face à un bus à rampe d’accès rétractable, la personne en situation de handicap voit son handicap diminuer – sa déficience reste la même ». Et c’est à la société de faire en sorte que ces situations soient les plus fréquentes possibles, martèle-t-il.

« L’homme augmenté est une construction mythologique qui repose sur un fantasme culturel autour de la figure du cyborg »

Sur scène, Nathanaël Jarrassé, chercheur en robotique et en bio-ingénierie au CNRS, à l’ISIR (Institut des systèmes intelligents et de robotique), met les pieds dans le plat : « A l’échelle du handicap, l’homme augmenté est une construction mythologique qui repose sur un fantasme culturel autour de la figure du cyborg ». Cet imaginaire se fonde sur des « prouesses de laboratoire » avec une armada de chercheurs et un patient « entraîné depuis deux ans ».

On oublie que derrière l’outil se « bat un être humain qui va devoir s’entraîner longuement pour s’adapter à la technique ». C’est une langue en soi à apprendre, explique-t-il, « un dialogue unilatéral qu’on établit avec une machine au prix de contractions musculaires laborieuses, par exemple ». Construire un corps appareillé est complexe. L’objet n’est rien sans un être humain dévoué. « Au regard de ça, le concept d’homme augmenté éclate un peu ». Du reste, balaie-t-il, ces prothèses sophistiquées sont souvent difficiles à industrialiser. Du moins, aujourd’hui. Pour l’heure, il faudrait aller regarder – et saluer le travail des living et fablabs (lieux d’innovation ouverte et locale) qui avancent la recherche autour du handicap et proposent des solutions forcément meilleur marché.

En 2002 Nicolas Huchet perd sa main droite suite à un accident de travail. Les prothèses qu’il convoite sont hors de prix, entre 15 000 et 45 000 euros. En 2013, c’est la grande année de l’impression 3D – le président américain Obama en parle comme de la prochaine révolution industrielle, les fablabs ont pignon sur rue.

Nicolas se rend dans un fablab de la banlieue de Rennes et motive une équipe de bénévoles à imaginer une main robotisée personnalisée et surtout reproductible pour moins de 1000 euros. En 2015 son premier prototype est salué par un prix décerné par le MIT TR35, celui de l’innovateur social français de l’année.

Le do it yourself, c’est super, mais les techniques plus simples, aussi : « Avant de parler des avancées technologiques qui nous rendraient immortels, saluons d’abord les progrès de la médécine pratique et thérapeutique, poursuit le chercheur en robotique Nathanaël Jarrassé. C’est moins attractif culturellement mais une canne, des lunettes, les appareils auditifs adéquats, certains médicaments peuvent se révéler plus efficaces contre le handicap que certaines prothèses ». 

« L’accessibilité, ce n’est pas juste une histoire de porte large, de signalétique ou d’escaliers adaptés, c’est aussi et surtout un problème d’accessibilité humaine. Il ne faut pas qu’on se cache derrière la technologie pour se dédouaner »

L’accessibilité relationnelle est oubliée

Une prothèse de main qui serre très fort peut, certes, avantager son porteur sur une tâche précise, mais si on élargit le champ, on s’aperçoit que l’outil le handicape sur tout le reste. « Notre corps est un équilibre, un compromis entre plein de possibilités d’actions qu’à l’heure actuelle, la technologie échoue à reproduire », rappelle Nathanaël Jarrassé

Au-delà d’une compensation fragmentaire du handicap, le philosophe Bertrand Quentin alerte d’un autre écueil : « il ne faut pas que nous tombions dans ce fantasme d’un handicap réglé par la technologie comme prétexte à abandonner les personnes handicapées ». Il raconte ainsi comment une de ses amies en situation de handicap n’a pu accéder un jour au bassin municipal : le bras mécanique qui la portait d’ordinaire étant en panne.

« Le problème, c’est que le maître-nageur, comme beaucoup d’entre nous, était focalisé sur l’accessibilité technologique et en a oublié l’accessibilité relationnelle ». Au fond, le maître-nageur aurait pu porter l’amie dans les bras ou un nageur valide le faire. « L’accessibilité, ce n’est pas juste une histoire de largeur des portes, de signalétique ou d’escaliers adaptés, c’est aussi et surtout un problème d’accessibilité humaine. Il ne faut pas qu’on se cache derrière la technologie pour se dédouaner ».

Wall-E (Andrew Stanton, 2008)

Quelques applaudissements, Barbara Levéel, la responsable Diversité et RSE RH de BNP Paribas salue, « rassurée », les conclusions du débat. « Face à l’accessibilité technologique, l’accessibilité humaine reste au centre des préoccupations ». Nous aussi… L’homme « augmenté » tel qu’imaginé dans le film Wall-E – sur un fauteuil volant côte à côte avec ses pairs mais en communication unique avec son écran – ce n’est peut-être pas pour tout de suite.

 

Lila Meghraoua, Usbek & Rica, 26/10/2017

https://usbeketrica.com/article/l-homme-augmente-est-un-mythe

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