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Gilles Lipovetsky : «Nous vivons dans des sociétés où la séduction règne sans limite»

INTERVIEW – Consommation, politique, sexualité, éducation : la séduction ou le désir de plaire a envahi toutes les sphères de la vie sociale. Le philosophe*, qui étudie depuis longtemps les ressorts de l’hypermodernité libérale, met en garde contre les dérives de cette société de l’illimité.

LE FIGARO. – Dans votre livre Plaire et toucher. Essai sur la société de séduction, vous affirmez que l’hypermodernité libérale se caractérise par la «suprématie de l’ethos de la séduction». Pourtant, la séduction a toujours existé. Qu’est-ce qui change aujourd’hui?

Gilles LIPOVETSKY. – Dans les sociétés anciennes, les stratégies de séduction étaient localisées, ritualisées, d’importance limitée. L’ordre global était commandé par la tradition et la religion. Il n’en va plus ainsi. Aujourd’hui, les opérations de séduction ont gagné tous les grands secteurs: consommation, médias, politique, éducation, culture. Le principe séduction s’impose comme une logique omniprésente et généralisée, réorganisant le fonctionnement des sphères dominantes de la vie sociale ainsi que les manières de vivre. De surcroît, nous assistons à la dé-traditionalisation de la séduction: les attitudes, les formes, les images de celle-ci ne cessent de se renouveler, mais aussi de se pluraliser, de s’individualiser (modes d’approche, façons de plaire, cosmétique, design des produits).

Toutes les sociétés depuis le paléolithique ont cherché à accroître le pouvoir naturel de séduction par des artifices (parures, chants, danses). Mais toutes ont aussi fait un travail inverse de contrôle et d’endiguement de la séduction, par l’intermédiaire des mariages arrangés empêchant les attirances réciproques de jouer le moindre rôle dans le domaine des unions légitimes. Or, depuis la fin du XVIIIe siècle et la naissance du mariage d’amour, ce frein a sauté. La séduction est devenue souveraine, elle peut s’exercer à «plein régime», plus aucune instance extérieure aux individus n’étant en droit de barrer la route à la force des inclinations personnelles.

Dans Le Capitalisme de la séduction, Michel Clouscard affirme que la «libération» de Mai 68 (jouir sans entraves) a accentué le consumérisme. Êtes-vous d’accord avec cette thèse? La libération des mœurs nourrit-elle ce capitalisme de la séduction?

S’il était dirigé contre le capitalisme, le mouvement de Mai 68 prônait l’hédonisme, ce qui a nourri l’expansion du consumérisme. Mais ne perdons pas de vue également que c’est le capitalisme de séduction qui a contribué notablement à l’avènement de la culture contestataire et libérationniste.

Vous dites que «presque plus rien n’est interdit dans la société de la drague connectée». Certes, la morale traditionnelle n’existe plus, mais ne peut-on pas dire qu’il y a un retour d’une forme de «puritanisme», notamment de la part d’un certain féminisme, en réaction justement à l’empire de la séduction?

«Aujourd’hui, on confond tout: séduction, drague, harcèlement, galanterie sont mis dans le même sac.»

Je ne crois pas que nous assistions à un retour du puritanisme, c’est-à-dire à une culture qui condamne le plaisir. Qu’un certain discours puritain soit porté par une frange du féminisme américain, soit, mais dans les faits, que voit-on? Depuis quarante ans, une sexualité masculine et féminine devenue libre. Les jeunes filles démarrent leur vie sexuelle à 16 ans, la virginité n’est plus un impératif moral, la consommation du porno explose, les pratiques sexuelles à l’intérieur du couple se sont fortement diversifiées: bref, le rapport à la vie sexuelle est devenu libéral et hédoniste. Magasins, publicités, tourisme, spas, design émotionnel: l’invitation aux plaisirs est partout.

Aujourd’hui, on confond tout: séduction, drague, harcèlement, galanterie sont mis dans le même sac. Ce que les femmes ne supportent plus, ce sont les comportements qui portent atteinte au respect qui leur est dû. Mais la galanterie est tout sauf du harcèlement. Il s’agit au contraire d’un code de comportement qui exige des hommes une séduction faite de délicatesse, d’attention, de tact et qui bannit toute forme de vulgarité, d’agressivité. Les femmes ne s’y trompent pas: sept sur dix voient dans la galanterie une marque de respect.

Ce néo-puritanisme se manifeste aussi dans le choix par certains de l’islam rigoriste: est-ce là aussi un revers de la société de séduction?

«Le rigorisme islamique ne pourra triompher de la société de séduction qui est en phase avec l’irrésistible dynamique d’individualisation des êtres.»

Face à la culture libérale de la séduction se dresse un islam salafiste qui reconduit la traditionnelle diabolisation des charmes féminins. On voit également des femmes qui portent le voile non par soumission mais par conviction et revendication identitaire.

Si l’entreprise négatrice de la séduction féminine s’affirme dans des tenues vestimentaires particulièrement sévères, d’autres tendances cherchent à concilier islamité, maquillage et mode: «mode islamique», «hijabistas». Je pense que le rigorisme islamique ne pourra triompher de la société de séduction qui est en phase avec l’irrésistible dynamique d’individualisation des êtres.

Vous étudiez l’extension de cette société de la séduction à la politique. L’art de la rhétorique existe pourtant depuis l’Antiquité. Qu’est-ce qui change avec la société de séduction?

L’art oratoire était le propre de talents individuels. Aujourd’hui, on assiste à la professionnalisation de la communication politique. La séduction ne se limite plus au verbe et à l’éloquence: elle touche le look, les manières, le physique, l’image de la vie familiale. La rhétorique visait à donner du lustre à la parole politique, la séduction contemporaine produit l’inverse: le dégoût, la dépolitisation, la défiance généralisée. Si la séduction «marche» dans l’économie consumériste, il n’en va pas de même en politique.

Son vrai pouvoir est ailleurs: la société de séduction est celle qui a ruiné les grandes religions séculières, désagrégé les encadrements collectifs, dissous la majesté du politique, provoqué l’émergence d’une individualisation hypertrophique du rapport au monde, marquée par la primauté de la quête du bonheur privé. Trump et Macron sont chacun à leur manière des «séducteurs» en politique. Macron par le charme glamour, Trump par l’insulte et la grossièreté. Il a séduit en rejetant les discours politiquement correct des élites washingtoniennes, en faisant de la politique un spectacle vulgaire et agressif.

Vous évoquez dans votre dernier chapitre la «vie de l’esprit» qui serait mise en danger par le règne de la séduction. La «société de la séduction» nous rend-elle plus superficiels? «Nous assistons à une sorte de démagification de la vie intellectuelle»

Indéniablement, la «valeur esprit» dont parlait Valéry recule face au triomphe des valeurs matérialistes, de la culture du business, des loisirs, du sport, du divertissement. Et on accuse le Web de mettre en danger la vie intellectuelle. Des loisirs sans efforts, des gens qui lisent moins ou qui lisent des livres qui apportent des solutions utiles à la vie pratique, psychologique et relationnelle: nous assistons à une sorte de démagification de la vie intellectuelle.

Mais en provoquant la ruine des anciens encadrements collectifs, la société de séduction a ouvert l’espace du questionnement individuel. Tout est devenu problématique, ouvert, incertain. La société de séduction produit moins des individus superficiels que désorientés et réflexifs.

Faut-il combattre la séduction?

Il faut réhabiliter la séduction sans laquelle il n’y a pas de vie, pas de désir, pas de passion. Reste que la société de séduction ne peut représenter un vrai idéal. Pour éviter qu’elle n’ait comme seul débouché le consumérisme et la jouissance immédiate, la séduction doit être augmentée, enrichie, notamment par la culture et l’art. Je crois que l’école doit jouer là un rôle majeur. Elle doit être un contrepoids à l’hégémonie de la séduction marchande.

* Il publie Plaire et toucher. Essai sur la société de séduction, Gallimard.

 

http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2017/11/22/31003-20171122ARTFIG00218-gilles-lipovetsky-nous-vivons-dans-des-societes-o-la-seduction-regne-sans-maitre.php

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