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Alain Corbin : «Au XXe siècle, l’émotion devient un objet de science»

INTERVIEW – À l’occasion de la sortie du troisième volume d’Histoire des émotions, qu’il codirige avec Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, entretien avec l’historien Alain Corbin.

Spécialiste du XIXe siècle, Alain Corbin est un historien précurseur de l’histoire de la sensibilité. Ses livres, creusés en profondeur et écrits avec grâce, ont déchiffré de nouvelles voies. Il a abordé notamment le désir masculin face à la prostitution (Les Filles de noce, 1978), l’odorat en rapport avec l’imaginaire social (Le Miasme et la Jonquille, 1982), l’environnement sonore dans les campagnes françaises (Les Cloches de la terre, 1994) et l’émergence des vacances (L’Avènement des loisirs, 1996).

LE FIGARO. – Quel bilan tirez-vous de cette Histoire des émotions, que vous avez codirigé avec Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello?

Alain CORBIN.– C’est à mon sens un événement historiographique très important. L’histoire de la sensibilité n’avait été guère faite. Elle avait été réclamée par Lucien Febvre, qui parle dans son Rabelais de «l’équipement mental» de l’individu, mais il ne l’avait pas beaucoup pratiquée. Rendons justice aux précurseurs, tel un Jean Delumeau, auteur de La Peur en Occident (1978), qui est pour moi un des deux ou trois grands historiens vivants.

Aujourd’hui, l’histoire des émotions est très à la mode dans le monde entier. On l’étudie aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne et en France. Des «spots» apparaissent un peu partout en ce domaine, mais il manquait un essai qui rassemble les meilleurs spécialistes français et étrangers. C’est un tournant.

Vous-même êtes un pionnier de l’histoire des émotions…

J’ai abordé cette histoire par un cheminement spécifique. Avec cette question: où est la limite entre la réception du message sensoriel et l’émotion? La manière de sentir ou d’entendre conditionne les manifestations de l’émotion. J’en suis venu par là à aborder l’odorat, l’ouïe, le toucher, etc. Georges Vigarello, lui, vient de la sociologie ; Jean-Jacques Courtine, de l’anthropologie.

Votre livre sur le silence est truffé de citations littéraires. Qu’est-ce que la littérature apporte de spécifique à l’histoire?

Mon prochain livre sur l’herbe (qui sortira chez Fayard) puisera aussi beaucoup dans ce vivier. J’ai passé quarante ans dans les archives, surtout départementales. Eh bien, tout ne s’y trouve pas. Car il y a des choses qu’on ne peut apprendre que dans les textes qui relèvent de l’écriture de soi: le journal intime, les correspondances, les autobiographies… Sans ces matériaux, on ne peut pas faire de l’histoire de l’émotion. Voilà mon point de vue. Quant au roman, qui utilise les «tactiques d’illusion du vrai», il faut s’en méfier. En revanche, la poésie peut être source d’histoire. Parce qu’il est fort probable que le poète ait ressenti les émotions qu’il exprime. Dans mon livre Le Territoire du vide. L’Occident et le désir du rivage, je me suis posé cette question: qui le premier a éprouvé du plaisir à se baigner dans la mer? La découverte par hasard d’un poème de la fin du XVIIIe siècle m’a aidé à répondre à cette question.

Qu’est-ce qui a changé dans le domaine des émotions du XIXe au XXe siècle?

Beaucoup de choses. La coupure n’est pas en 1914, comme on pourrait le croire, mais vers 1880, avec l’avènement de la psychologie. Le XIXe siècle est celui de l’individualisme, qui pousse à exprimer ce que l’on ressent. Au XXe siècle, l’émotion devient objet de science. La peur, l’anxiété, la dépression apparaissent sous un jour nouveau. Les découvertes scientifiques changent la donne. L’existence de la bombe atomique suscite une émotion inconnue. Avec l’aérospatiale, nos perceptions ont changé. On avait peur de la terre ; maintenant, on protège la planète.

Vous avez écrit un livre sur la sensibilité au temps qu’il fait.

Oui, mais les historiens spécialistes de l’histoire météorologique sont désormais nombreux. Le XIXe siècle voit l’ascension d’un «moi météorologique». Cette sensibilité au temps qu’il fait peut relever de la psychiatrie car il existe des dépressions liées à la météo. Comme la dépression hivernale.

Mais le rapport au climat n’a-t-il pas changé?

Oui, cela est assez récent. J’en rigole un peu. La planète, elle, en a vu d’autres. Des glaciations, des volcans épouvantables, la fin des dinosaures, etc. Il vaut mieux dire: il faut sauver la planète qui permet l’expansion de l’espèce humaine. Si celle-ci disparaît, la planète, elle, s’en fiche! Nous vivons dans l’idée qu’il faut tout protéger. Au XIXe siècle, le fauve était méchant, il est gentil maintenant. La forêt amazonienne, c’était épouvantable, elle est inoffensive maintenant. J’ai parlé récemment à Rouen des «métamorphoses de la peur». Cela dit tout. On ne craint plus ce que l’on craignait quand j’étais gosse.

«Histoire des émotions, volume 3», sous la direction d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, Seuil, 620 p., 39, 90 €.

 

Jean-Marc Bastière, Le Figaro, 14/12/2017

 

http://premium.lefigaro.fr/livres/2017/12/14/03005-20171214ARTFIG00031-alain-corbin-au-xxe-siecle-l-emotion-devient-un-objet-de-science.php

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