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«L’âme des grandes villes occidentales va-t-elle survivre au tourisme de masse ?»

TRIBUNE – Figure de la vie intellectuelle québécoise, Mathieu Bock-Côté s’inquiète de la disneylandisation d’un monde affadi et uniforme, soumis à la logique consumériste au détriment des populations locales.

Un quotidien québécois révélait récemment une surprenante étude menée par l’Office du tourisme de Québec, à propos du potentiel touristique de la vieille capitale de la Belle Province. On y apprenait que les touristes américains sont globalement charmés par la ville mais rebutés par la langue et la culture françaises: apparemment, elles les effraieraient. Mais chose encore plus étonnante, l’étude nous informait aussi que de nombreux commerçants de la ville, inquiets des sentiments mélangés éprouvés par les touristes américains, se demandaient eux-mêmes de quelle manière neutraliser cet irritant majeur limitant le potentiel touristique de Québec.

Comment faire en sorte que la langue française et la culture québécoise n’indisposent pas ceux qui veulent simplement profiter de la beauté de la ville et de ses paysages magnifiques sans s’encombrer d’un contact décrété pénible avec la culture locale? Ne pourrait-on pas vider un pays de son peuple pour le rendre plus attrayant? Que le Québec serait beau sans les Québécois!

Le développement touristique pousse pratiquement à l’évacuation des quartiers historiques des populations locales, jugées anachroniques. Partout s’implantent les mêmes enseignes et s’ouvrent les mêmes boutiques pour éviter un dépaysement exagéré aux voyageurs modernes

Pourtant, les conclusions de cette étude étaient moins loufoques qu’on a pu le croire. Si les Québécois faisaient un peu de zèle en croyant devoir s’effacer pour mieux accueillir, leur réaction restait symptomatique de l’esprit de notre temps. Elle témoignait de la progression de l’idéologie touristique, qui consiste à réaménager de plus en plus les grandes villes des pays occidentaux pour les mettre au service non plus de ceux qui y habitent mais de ceux qui les visitent. Les vieilles lois de l’hospitalité se renversent.

Le développement touristique pousse pratiquement à l’évacuation des quartiers historiques des populations locales, jugées anachroniques. Partout s’implantent les mêmes enseignes et s’ouvrent les mêmes boutiques pour éviter un dépaysement exagéré aux voyageurs modernes. Ne reste plus qu’un décor asséché. Il y a quelque chose d’ironique à entendre à répétition des éloges de la diversité alors que la tendance lourde est à la standardisation de l’existence. C’est ainsi qu’une grande ville peut se positionner avantageusement dans le circuit du tourisme mondialisé: elle s’aseptise tout en se folklorisant.

C’est la disneylandisation du monde, comme l’avait deviné Michel Houellebecq dans «La Carte et le Territoire»

Car on agrémentera néanmoins le paysage urbain de quelques symboles locaux élaborés selon les codes de l’authenticité manufacturée. À Montréal, on trouvera quelques boutiques consacrées aux Amérindiens. À Paris, on entendra un joueur d’accordéon jouant le rôle du Franco-Français. Il faut bien donner l’impression au touriste de rencontrer la culture locale pour pimenter son passage sur place. C’est la disneylandisation du monde, comme l’avait deviné Michel Houellebecq dans La Carte et le Territoire.

L’écrivainprophétisait la muséification de l’Europe, sa transformation en aire de vacances ne sachant plus offrir autre chose au monde que sa gloire passée à visiter. On fabrique des décors en carton-pâte, on ajuste les spécialités locales aux saveurs mondialisées: la ville est reconstruite pour que les touristes vivent une expérience décrétée inoubliable. Pour emprunter les mots de Simon Leys, «à notre époque qui connaît une telle inflation touristique, le voyage est devenu expérience si rare et si précieuse».

Le tourisme de masse devient l’armée d’occupation de la mondialisation qui partout impose ses codes à des populations locales qui doivent s’y plier ou décamper

Souvent, devant une belle église qu’on aimerait contempler et où on aimerait se recueillir surgit un commando de photographes amateurs brandissant leur téléphone portable et obstruant le paysage, au point de le gâcher. C’est ainsi que s’impose une petite barbarie souriante. Le tourisme de masse s’est initialement présenté comme un cosmopolitisme démocratisé. Les splendeurs de la planète seraient à la portée de tous. On constate aujourd’hui ses effets ravageurs.

Le tourisme de masse devient l’armée d’occupation de la mondialisation qui partout impose ses codes à des populations locales qui doivent s’y plier ou décamper. Cette armée défile dans les rues où elle manifeste sa puissance. Chaque jour, des milliers de badauds croient baguenauder alors qu’ils marchent au pas cadencé en écoutant dans leur iPod les mêmes chansons qui tournent en boucle à travers la planète. On pourrait parler de colonialisme touristique: les codes de la mondialisation s’imposent sauvagement.

Il y a dans le tourisme de masse une version radicalisée du consumérisme le plus aliénant

Les pays sont transformés en autant de provinces domestiquées d’un vaste empire qui se réclame du progrès et ne tolère pas qu’on lui résiste. Sans surprise, ce tourisme de masse s’accompagne d’une effrayante muflerie. Non seulement il condamne les cultures nationales à un absurde dilemme entre l’américanisation et la folklorisation, mais il entraîne souvent une dégradation insensée du patrimoine.

On sait le mauvais sort fait à Venise, Barcelone et Prague. Les deux premières subissent le débarquement régulier de touristes, la troisième est littéralement noyée en été sous des flots humains qui la gâchent. Ces villes ne sont pas les seules et on pensera seulement, pour s’en convaincre, au délire des cadenas des ponts de Paris ou au saccage d’une station balnéaire comme celle de Waikiki (Hawaï).

Le touriste ne visite pas le monde mais s’en empare. Il ne l’effleure pas mais le piétine

Il y a dans le tourisme de masse une version radicalisée du consumérisme le plus aliénant. Le monde est désormais censé offrir au voyageur préformaté une série d’expériences dont il pourra ensuite témoigner sur les réseaux sociaux. Il n’est plus fait pour être habité mais pour qu’on y passe en coup de vent, avec le plus de facilités possible, sans jamais vraiment sortir de sa bulle. Le touriste ne visite pas le monde mais s’en empare. Il ne l’effleure pas mais le piétine.

Il ne s’agit évidemment pas de maudire le voyage mais de constater qu’on ne saurait asservir la planète au modèle du consommateur à la recherche de belles photos et d’émotions fortes et qui, pour cela, se donne le droit de se comporter comme une brute là où il met les pieds. On comprend dès lors la passion suscitée par les livres magnifiques de Sylvain Tesson. Au-delà de l’aventure et des risques physiques extrêmes, c’est la possibilité même d’une existence qui ne soit pas préprogrammée qui nous bouleverse et nous redonne le désir de la liberté.

 

Mathieu Bock-Côté, Le Figaro, 22/12/2017.

http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2017/12/22/31003-20171222ARTFIG00223-l-ame-des-grandes-villes-occidentales-va-t-elle-survivre-au-tourisme-de-masse.php

* Sociologue, chargé de cours à HEC Montréal et chroniqueur à Radio-Canada. Le récent ouvrage de Mathieu Bock-Côté, «Le Multiculturalisme comme religion politique» (Éditions du Cerf, 2016), a été salué par la critique.

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