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Cette nouvelle vague populiste qui secoue la Vieille Europe

La vague de rébellions populaires anti-immigration, anti-élites et antiglobalisation qui souffle sur l’Occident n’est pas près de s’arrêter, si l’on en juge par les résultats des scrutins qui se sont tenus en Europe ces dernières semaines, successivement en Allemagne, Autriche et République tchèque. Après la sidération suscitée par le Brexit en Grande-Bretagne en juin 2016, puis l’élection fracassante de Donald Trump à la présidence des États-Unis, les élites occidentales, avides de «bonnes nouvelles», s’étaient hâtées, au printemps, de lire dans la victoire d’Emmanuel Macron face à Marine Le Pen le signe d’un «reflux de la vague populiste».

Elles avaient envie d’oublier le fait que les scores cumulés de Le Pen et de Mélenchon avaient donné plus de 43 % des voix à des candidats antisystème, réalité chiffrée têtue qui montrait bien qu’Emmanuel Macron, lui-même représentant de l’élite, mais décidé à révolutionner tout le système politique, n’avait fait que détourner la révolte. Le score plus modeste qu’attendu du mouvement anti-immigration de Geert Wilders aux Pays-Bas, arrivé en deuxième position, fut également perçu comme un signal du reflux, de même que l’échec – pourtant de justesse! – du candidat de l’extrême droite autrichienne, Norbert Hofer, à arracher la présidence en Autriche. Du coup, beaucoup de journaux multiplièrent les titres sur «le coup d’arrêt» porté au «populisme» européen, terme vague et fourre-tout désormais utilisé pour qualifier la colère populaire.

«La réalité est que la vague qui traverse l’Occident, loin d’être une fièvre, est le signe d’un changement de monde»

Joshua Mitchell , professeur de théorie politique

Loin d’insister sur la révolte identitaire profonde qui se manifestait, le Brexit fut interprété comme un nouveau coup de traître de la perfide Albion qui, au fond, n’avait jamais voulu de l’Europe. Le même prisme nourrit les analyses de l’élection de 2016 chez les démocrates américains, qui persistent à voir dans «l’ouragan Donald» le coup de force illégitime d’un seul homme ; sans réaliser que l’arbre Trump cache la forêt d’une rébellion trumpienne toujours bien vivante. «La réalité est que la vague qui traverse l’Occident, loin d’être une fièvre, est le signe d’un changement de monde», confiait le professeur de théorie politique Joshua Mitchell cet été, préoccupé par la dérive potentielle de cette rébellion vers une «forme de nationalisme ethnique» en Europe, si elle n’appelle pas de réponse concrète. Mais laquelle? C’est la question qui mine le continent.

En s’imposant comme la troisième force du Bundestag avec un score de 13 %, l’Alliance pour la démocratie (AfD) allemande a fait exploser en septembre les espoirs d’un reflux. Même l’Allemagne, si longtemps «sanctuarisée», en raison du passé nazi, n’échappe plus à la rébellion identitaire. La vague migratoire de 2015, et le choix imprudent d’Angela Merkel de laisser les frontières grandes ouvertes ont pesé lourd. En Autriche, début octobre, c’est le jeune leader du parti conservateur Sébastian Kurz qui a raflé la mise, essentiellement parce qu’il a su aller chercher des électeurs sur les terres du FPÖ, situé à l’extrême droite, en reprenant l’essentiel de ses slogans anti-immigration. Le FPÖ engrange lui-même un score de 26 % des voix et pourrait rejoindre la coalition gouvernementale. En République tchèque, le milliardaire Andrej Babis a gagné les législatives en se présentant comme un entrepreneur hors système capable de lutter contre la corruption et les «ordres» de Bruxelles sur la question des réfugiés.

«La vague populiste est loin d’être arrêtée, l’agenda de l’extrême droite est en réalité repris par les partis traditionnels»

Ruth Wodak, professeure à l’université de Vienne

Dans des pays traditionnellement accueillants, comme la Suède ou le Danemark, la mouvance anti-immigration se porte aussi très bien. «La vague populiste est loin d’être arrêtée, l’agenda de l’extrême droite est en réalité repris par les partis traditionnels», constate Ruth Wodak, professeure à l’université de Vienne.

Les observateurs occidentaux ont tous souligné les similarités du récent coup de sang populiste tchèque avec les cas hongrois et polonais. De la Hongrie de Viktor Orban, à la Pologne du parti Droit et justice (PiS), une «révolte» des pays du groupe de Visegrad, monte sourdement contre Bruxelles. Elle est dopée par la peur du multiculturalisme et une forme de désaffection de la démocratie. Ce n’est pas surprenant, dit Wodak: «Dans ces pays et l’ex-RDA, qui a voté massivement pour le parti anti-immigration AfD, il n’y a pas eu de travail de mémoire sur le totalitarisme nazi, les peuples sont donc plus enclins au nationalisme.»

Partout, les classes populaires «en insécurité culturelle», expriment leur peur de perdre leur identité et exigent des frontières renforcées

Il serait trompeur d’en déduire toutefois que le nouveau schisme sera un schisme Est-Ouest, reconnaît-elle. Car la vague de colère transcende les divisions géographiques. À l’Est comme à l’Ouest, c’est une division verticale opposant élites libérales et classes populaires et moyennes qui se creuse. Le thème des «deux pays», celui des centres urbains inscrits dans la globalisation et des «pays périphériques» – qui a dominé l’élection américaine – est omniprésent. Partout, les classes populaires «en insécurité culturelle», pour reprendre la formule du géographe Christophe Guilluy, expriment leur peur de perdre leur identité et exigent des frontières renforcées. Partout, elles dénoncent «l’impuissance» du pouvoir.

La politique de Macron «pas sans risque»

Jusqu’ici, la réaction des élites européennes avait surtout consisté à diaboliser les «populistes» et à présenter toute remise en cause du principe des frontières ouvertes comme l’expression d’une «dérive nativiste» dangereuse, position qui a fait le miel de l’extrême droite, lui laissant un quasi-monopole sur les thématiques d’identité nationale. Mais la nouvelle tendance semble être de prendre ces questions au sérieux. «L’Europe, constate l’intellectuel Benjamin Haddad, dans The American Interest, est devenue un laboratoire des réponses à apporter à la vague populiste.» Emmanuel Macron, poursuit-il, a décidé de formuler une politique libérale et proeuropéenne, approche «qui n’est pas sans risque» car «en rapprochant le centre droit et le centre gauche, il consacre les extrêmes comme la seule vraie opposition». Le président français a aussi durci son discours sur les questions d’immigration et de sécurité.

Mais une autre approche, incarnée par l’Autrichien Sebastian Kurz, cherche à répondre plus directement aux préoccupations de l‘extrême droite tout en refusant le racisme et l’euroscepticisme ouvert, note Haddad, qui se demande si «la route étroite» que le nouveau leader de l’Autriche veut dessiner, «en s’insurgeant contre la politique de l’UE sur les réfugiés sans pour autant abandonner Schengen», pourrait fonctionner. Kurz a appelé à la mise sur pied de bataillons européens chargés de sécuriser la frontière extérieure. Benjamin Haddad évoque sa stratégie d’intégration des réfugiés et son rôle dans la mise en place d’une loi qui a imposé un cadre à la fois protecteur et contraignant pour l’islam autrichien.

La démarche ne rassure pas Ruth Wodak, qui voit chez Kurz un alignement sur l’extrême droite «dangereux». Haddad reconnaît que le jeune chancelier «a une marge de manœuvre étroite» et que les risques sont réels, comme l’a, écrit-il, expérimenté David Cameron, qui en voulant marginaliser le parti antieuropéen et anti-immigration Ukip, a de fait précipité le Brexit. Mais il apparaît désormais impossible de ne laisser au peuple qu’un choix binaire entre le camp des frontières ouvertes et celui de l’extrême droite, semble plaider Haddad. En cette période de division extrême, la recherche de nuances et de positions pragmatiques intermédiaires devient un impératif politique.

Par Laure Mandeville, Le Figaro, 30/10/2017

http://premium.lefigaro.fr/international/2017/10/30/01003-20171030ARTFIG00294-europe-cette-nouvelle-vague-populiste-qui-secoue-le-vieux-continent.php

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