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La novlangue, de George Orwell à Donald Trump

La conseillère de Donald Trump, Kellyanne Conway, a justifié un mensonge flagrant de la Maison blanche en le qualifiant de “fait alternatif”. Une nouvelle expression qui a propulsé le roman “1984” de George Orwell en tête des ventes : il y développait le concept de “novlangue”, un outil de contrôle.

Le 22 janvier dernier, le directeur de la communication de la Maison-Blanche, Sean Spicer, a clamé haut et fort que la foule présente le jour de l’investiture de Donald Trump a été “la plus importante à avoir jamais assisté à une investiture dans le monde. Point barre“. Le mensonge est un peu gros et copieusement moqué, et c’est au tour de la conseillère de Donald Trump d’intervenir : pour justifier la sortie de son collègue, Kellyanne Conway a assuré que ce dernier avait donné des “faits alternatifs” afin de contrecarrer les “choses fausses” avancées par les médias.

Plus récemment, en décembre 2017, l’administration de Donald Trump a décidé d’interdire l’usage de certains mots, tels “fœtus”, “transgenre”, “diversité” ou encore “fondé sur la science” dans les documents officiels des agences fédérales de santé.

Ce procédé – tordre le sens du langage pour que les événements deviennent conformes à une réalité que l’on souhaite voir exister – n’a pas attendu l’équipe de Donald Trump pour être conceptualisé : il existait déjà sous forme de fiction dans le roman “1984” de George Orwell. Dans cette oeuvre dystopique, l’écrivain décrivait la “novlangue”, un langage devenu instrument de pouvoir et de contrôle des masses. Les américains ne s’y sont pas trompés : peu après la sortie de Kellyanne Conway, “1984”, pourtant publié en 1948, a été propulsé en tête des ventes sur le site Amazon, contraignant la maison d’édition Penguin à commander 70 000 exemplaires supplémentaires pour faire face à la demande. L’occasion de revenir, à travers les archives de France Culture, sur la façon qu’a eu l’écrivain d’analyser les enjeux du pouvoir à travers la place du langage.

Appauvrir la langue pour mieux contrôler

Dans “1984”, la “novlangue” a pour but ultime l’appauvrissement de la langue : ce procédé a pour ambition d’empêcher tout un chacun de critiquer le système totalitaire d’Océania (le “pays” où se déroule l’intrigue), selon l’idée qu’il est difficile de concevoir quelque chose si on ne peut l’exprimer.

Orwell avait été frappé, dans les régimes totalitaires nazi et stalinien, de la manière dont on forgeait certains mots à partir d’autres mots, comme par exemple ‘gestapo’, racontait l’auteur Bernard Gensane dans l’émission Une vie, une oeuvre consacrée à George Orwell en 1997. “Il disait : quand on forge un mot comme ‘gestapo’, très rapidement, plus personne ne sait ce que ça veut dire, pas même un Allemand ne sait ce que ça signifie exactement, police secrète d’Etat. Donc les mots, les sigles mentent, les sigles cachent la vérité, et il faut choisir les mots les plus simples possibles […] parce que les mots sont les miroirs de notre pensée. […] Et donc Orwell a développé cette problématique : qu’est-ce qu’une langue artificielle ? C’est une langue qui va être comprise par tout le monde et donc une langue où par définition on va faire simple. On va faire simple donc on va supprimer des mots. Et qu’est-ce qu’on va supprimer ? Pas le mot ‘table’, mais éventuellement le mot ‘guéridon’. On va supprimer les synonymes, les mots qui veulent dire plus grand ou plus petit, comme ‘guéridon’. Tout ça a mûri pendant un certain nombre d’années et il a fini par créer ce “newspeak”, cette novlangue.

A la fin de “1984”, il y a un appendice qui parle du novlangue, précisément, avec sa syntaxe, sa grammaire, rappelait quant à elle la romancière et essayiste Isabelle Jarry dans l’émission Tire ta langue, le 23 septembre 2003. George Orwell a beaucoup réfléchi à cette question de la langue, dans les deux sens. C’est-à-dire la langue facteur d’oppression, et la langue vecteur de liberté. On peut se libérer par la langue, mais encore faut-il conserver toute sa richesse, sa précision, et vraiment faire un véritable travail de sémiologue, même à titre individuel. Alors que le pouvoir, et à plus forte raison le pouvoir totalitaire, a pour but de réduire la liberté mais aussi de réduire l’individu.

“Orwell disait que […] le langage qui est parlé à la télé, qu’on entend à la radio, qui est utilisé dans la presse, est finalement un langage qui oriente votre pensée. Faites attention à la façon dont vous parlez, faites attention aux mots qui vous sont répétés. Et j’aime beaucoup cette idée que tout peut finalement passer par le langage et qu’on peut vous décerveler complètement : non pas en vous racontant des histoires, mais en utilisant les mots dans un sens qui pervertit la langue et qui lui donne un pouvoir sur la liberté de l’individu.”

Questionner la représentation de la réalité

La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu’en l’année 2050 au plus tard, il n’y aura pas un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant ?“, demandait, ravi, un des personnages de “1984” au protagoniste principal de l’oeuvre, Winston Smith. En septembre 2015, Adèle Van Reeth s’interrogeait dans Les Nouveaux Chemins de la connaissance en compagnie de Frédéric Regard, professeur de littérature anglaise à l’Université Paris-Sorbonne, sur le cauchemar de l’uniformité décrit dans le roman et sur la fabrique de la réalité, à travers le langage :

“C’est une des grandes beautés de ce livre, encore aujourd’hui, que d’avoir imaginé un monde où c’est la question même du réalisme qui est posée. C’est-à-dire que le pouvoir, la machine totalitaire, a tellement pris en main la représentation de la réalité que la question même du réalisme devient impossible.”

 

https://www.franceculture.fr/litterature/la-novlangue-de-george-orwell-donald-trump?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook

1 thought on “La novlangue, de George Orwell à Donald Trump”

  1. J’ai deux copies de ce livre, un, des éditions Le livre de poche, je crois. Et l’autre, un folio plus récent. Pour ce qui est de Donald Trump, il est fondamentalement une bonne personne, mais il est en train de perdre la boule. Et le pire, c’est, je crois qu’il s’en rend compte lui-même. 😲

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