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«Les incroyables métamorphoses françaises»

CHRONIQUE – Du général de Gaulle à Macron, tout a changé en France. Jamais autant. Jamais si vite ! L’historien Jean-François Sirinelli en fait le récit haletant et se demande ce qui reste de notre « civilisation républicaine ».

Jean-François Sirinelli occupe un bureau de professeur honoraire boulevard Saint-Germain. Dans le même immeuble que ceux de Valéry Giscard d’Estaing. Le hasard fait bien les choses, car Sirinelli est un «historien du temps présent», observateur méticuleux de la Ve République. Il a d’ailleurs consacré plusieurs colloques au troisième président de la Ve. Il s’est aussi, et surtout, passionné pour sa propre génération:Les Baby-Boomers est le titre d’un de ses livres, auquel il faut ajouter Génération sans pareilleet Les Vingt Décisives, 1965-1985. Ce n’est pas du narcissisme pour autant, mais la conviction d’avoir été le spectateur d’une accélération de l’histoire… qui fait «crac, boum, hue!», comme dans la chanson de Dutronc. En France, celle-ci commence gentiment en 1963, «avec les Parapluies de Cherbourg». Le monde se colorise, les Français partent en vacances d’été et, surtout, «la guerre d’Algérie est finie». Sirinelli décrypte ces changements de sensibilité – esthétique autant que morale – qui produisirent en un demi-siècle un Homo gallicus entièrement renouvelé. Le changement massif et multiforme s’étale sur trois générations: 1945, 1965, 1985. Changement est un mot un peu pâlichon pour décrire le phénomène. Il faut bien parler, en effet, de révolutions, au pluriel. C’est là que le livre trouve son ressort: il arrive à nous faire regarder avec un recul nouveau ce que nous croyons connaître par cœur.

La France a plus changé entre 1963 et 2017 que jamais auparavant

Première affirmation: la France a plus changé entre 1963 et 2017 que jamais auparavant. Ce point, déjà, mérite examen. Entre 1789 et 1815, la commotion révolutionnaire puis impériale est immense et brutale. Pour Sirinelli, cette révolution «purement politique» et qui se termine par une restauration est faite, comme le disait Tocqueville, de beaucoup de continuité. Elle parachève même le projet monarchique d’unification du territoire et de levée de l’impôt. La France reste paysanne et catholique, comme elle le sera jusqu’au début des années 1960. «On considère en général que c’est à partir de 1930 que les citadins sont plus nombreux que les ruraux, mais il s’agit souvent de très petites villes, en réalité il faut attendre 1968 pour que la proportion ville-campagne passe brutalement d’un quasi-équilibre (52-48) à la proportion de deux tiers un tiers.» L’année 1964 est bien un pivot: la France n’est plus rurale, elle n’est plus en guerre, elle n’est plus un empire, elle n’est plus un pays d’hommes mûrs. Une nouvelle classe d’âge s’impose, une génération de mutants, qui sont à la fois un marché et qui inventent leur mythologie: le jeunisme est né, fait d’érotisation et d’une nouvelle «culture-monde». 1968 en sera l’explosion verbeuse – une a-révolution, comme l’auteur l’écrit dans de justes pages.

Quelques années plus tôt, «la France se vivait encore comme une puissance impériale et une société rurale: le Français de 1900 et celui de 1950 étaient presque le même». Pour cet Homo gallicus, la France était «un monde en soi», autosuffisant, riche de ses légendes et de ses récits, de ses démons et ses rêves de gloire, et habité par l’évidence de la guerre. Tout jeune Français se sait naturellement éligible au champ de bataille. Et puis c’est la paix. Et pour de bon. «À partir de 1962, on passe de la dilatation coloniale à la rétractation sur le pré carré, la République impériale a vécu. De la France en guerre à la France en paix. La France-monde devient la France-dans-le-monde.» Le livre excelle à restituer l’étonnement devant une telle transformation, qu’il baptise successivement «révolution culturelle silencieuse», «grand basculement anthropologique» ou «mutation sans précédent». Il l’explicite ainsi: «La séquence 1965-1985 revêt une importance quasi ontologique. C’est une coupure d’autant plus impressionnante qu’elle se fait par temps de paix, et non à la suite d’une révolution politique ou d’une guerre, ces deux grands accélérateurs de l’Histoire.» Mais les vingt décisives sont aussitôt suivies d’une nouvelle vingtaine tout aussi chamboule-tout: «1985-2005 amplifie encore la mutation par l’effet massif de la globalisation économique et culturelle.» Sirinelli voit dans les Trente Glorieuses (1945-1975) le premier étage de la fusée. Mais ce qui compte, c’est la suite, qui continue longtemps après la longue crise qui suivra.

On comprend qu’au fil de cette «mutacrise», mot forgé par l’auteur, la Ve République ait perdu peu à peu l’aura de ses brillants débuts

De quoi ce changement anthropologique est-il fait? C’est bien sûr «le glissement de peuple» des champs vers les villes, c’est aussi l’explosion de la jeunesse baby-boomeuse: «On passe d’une culture de la rente, et de la prévoyance à l’égard des lendemains difficiles, à un éloge de la consommation, et de la jouissance du temps présent, à l’acceptation de la nudité, et une nouvelle sexualité réglée par la pilule.» Que de temps parcouru, en effet, quand on compare le suicide, en 1969, de Gabrielle Russier, jeune enseignante accusée d’avoir eu une liaison avec son élève, à «l’image heureuse du couple Macron, sans que cela suscite de remous particuliers autres que le constat d’une certaine singularité». Ce grand basculement est aussi produit par la vague migratoire des années 1970, cet autre «glissement de peuple» qui bouscule brutalement la démographie française. C’est d’ailleurs un aspect de la mutation sur lequel Sirinelli aurait pu s’attarder. Il évite ce sujet radioactif par prudence méthodologique.

On comprend qu’au fil de cette «mutacrise», pour reprendre un mot forgé par l’auteur, la Ve République ait perdu peu à peu l’aura de ses brillants débuts. En fait, ce n’est pas seulement un régime qui est fragilisé, c’est l’ensemble d’une «civilisation républicaine», pour reprendre l’expression de Maurice Agulhon, qui est mise en difficulté. «Cette civilisation s’est imposée en France à la fin du XIXe siècle, puis à partir des années trente elle connaît plusieurs crises, mais elle tient bon.» On dira que cette civilisation repose sur trois piliers (que Sirinelli n’évoque pas): méritocratie, foi en la politique et patriotisme. – Elle triomphe à nouveau au début des années 1960, sous la forme d’un régime présidentiel et d’un gaullisme qui assume la transition de l’Empire vers l’Hexagone européen. Puis elle entre à nouveau en crise au début des années 1980. En 1983, l’abandon du programme commun par Mitterrand montre que la France, décidément, n’est plus seule, et ceux qui la dirigent de moins en moins démiurges. «Aujourd’hui, malgré l’élection de 2017, je ne sais pas si le consensus autour de cette civilisation républicaine existe encore», nous dit Sirinelli. Une chose est sûre, la solution miraculeuse ne semble pas résider dans un changement de numéro. Car, contrairement à la IVe République, qui a vite cédé face aux coups de la décolonisation, la Ve«a fait face à des révolutions sans précédent».

 

Charles Jaigu, Le Figaro, 04/10/2017

Les Révolutions françaises 1962-2017. Jean-François Sirinelli, Éd. Odile Jacob, 383 p.

http://premium.lefigaro.fr/vox/politique/2017/10/04/31001-20171004ARTFIG00203-charles-jaigu-les-incroyables-metamorphoses-francaises.php

 

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