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Nicholas Carr : «L’automatisation de la société est une cage de verre, un piège confortable»

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Penseur majeur de la critique du numérique aux États-Unis et auteur du best-seller  Internet rend-il bête  ?, Nicholas Carr alerte dans un nouvel essai sur les dérives de l’automatisation de la société. Du smartphone au GPS, les machines nous donnent l’illusion d’être plus libres, alors qu’elles nous privent justement des défis de l’existence.

LE FIGARO.- Depuis l’aube de l’humanité, les hommes utilisent des outils et des machines pour travailler. Qu’est-ce qui change avec l’automatisation?

Nicholas CARR. – J’utilise une définition assez large de l’automatisation, incluant toute utilisation d’un ordinateur ou d’un système informatique pour faire un travail que nous accomplissions auparavant nous-mêmes ou pour accomplir des tâches en notre nom. Cela va des activités de notre vie personnelle au travail rémunéré. Contrairement aux machines purement mécaniques, les machines automatiques sont capables de réguler leurs propres opérations à des degrés divers. Donc elles possèdent des capteurs, des boucles de rétroaction et de la programmation. Ce qui a changé dans les dernières années, c’est que les ordinateurs ont gagné la capacité de prendre les commandes d’un nombre de plus en plus large de métiers, à la fois manuels et intellectuels. Les avancées de la robotique, comme la vision industrielle, rendent les machines capables de naviguer dans le monde réel dans toute sa complexité. Avec les progrès de l’intelligence artificielle, comme l’apprentissage automatique, les ordinateurs viennent à bout d’analyses sophistiquées et parviennent même à prendre des décisions. L’automatisation se déplace de l’industrie à toutes les professions, y compris la médecine, la finance, l’architecture, le droit, jusqu’à nos vies personnelles. Cela ne signifie pas que les ordinateurs puissent vivre et penser comme des humains. Ils accomplissent des fins humaines avec leurs propres moyens abrutissants.

Pourquoi appelez-vous l’automatisation de la société une «cage de verre»?

C’est un jeu de mots venant de l’aviation. Lors des dernières décennies, une grande partie du travail de pilotage a été confiée à des systèmes automatiques informatisés, à tel point que, dans un vol commercial typique, un pilote n’est aux commandes que pendant quelques minutes. Ils volent à l’aide de «cockpits de verre» où les instruments à aiguille ou jauges ont été remplacés par des écrans. Leur travail consiste à surveiller ces panneaux de verre ou à entrer des données sur des ordinateurs. Je pense que quelque chose de similaire se passe dans de nombreux domaines de la vie des gens. Nous sommes tous dans des «cockpits de verre» où nous expérimentons la vie à travers des écrans. Et, comme le révèle l’expérience des pilotes, ce cockpit devient une cage de verre, qui limite nos capacités et nos possibilités plutôt que de les développer. C’est un piège confortable.

Vous citez un ingénieur de Google disant «ces outils sont tellement puissants qu’ils nous engourdissent l’esprit». L’automatisation nous rend-elle bête?

Parfois. Nous voulons croire que l’automatisation donnera aux gens des vies et des métiers meilleurs, plus intéressants. En laissant aux machines la routine, le travail ennuyeux, dit la théorie, les gens seront libérés pour assumer un travail plus complexe et hautement qualifié. C’est parfois le cas, mais souvent le contraire se produit. L’ordinateur finit par faire le travail intéressant l’analyse – la prise de décision, le diagnostic, l’assemblage qualifié, etc. – tandis que les humains assument le travail le plus routinier, comme la saisie de données ou la surveillance des erreurs. Les gens deviennent des «opérateurs informatiques» tout comme les artisans sont devenus des «opérateurs de machines» pendant la révolution industrielle. Quand cela se produit, les travailleurs ne sont plus stimulés de manière à leur permettre de développer des compétences plus profondes. Ils deviennent plus passifs et, dans le pire des cas, commencent à perdre leurs compétences. C’est à ce processus que Haldar fait référence. Il en voit des preuves dans les entreprises de logiciels elles-mêmes, où les programmateurs deviennent tellement dépendants des outils automatiques qu’ils commencent à baisser de niveau, à être moins inventifs. C’est l’un des dangers de l’automatisation généralisée. Les travailleurs, même dans les professions les plus sophistiquées, commencent à perdre leurs talents.

Certes, mais ne pensez-vous pas que dans de nombreux domaines, l’automatisation apporte une meilleure qualité et une meilleure sécurité?

Dans beaucoup de cas, l’automatisation a des effets bénéfiques. Elle augmente la sécurité, l’efficacité, et peut au moins soulager les travailleurs des tâches les plus ingrates et dangereuses. Mais elle a aussi des effets négatifs. Les chercheurs spécialistes de l’interaction entre humains et ordinateurs parlent du «paradoxe de la productivité». C’est le phénomène par lequel l’automatisation, introduite pour réduire les problèmes et les erreurs, finit par augmenter le risque d’erreur humaine en diminuant la compétence des gens. Comment les personnes développent-elles des compétences? En affrontant des défis difficiles et en les surmontant. C’est comme cela qu’on apprend. Mais dans la course à l’automatisation, les rédacteurs de logiciels cherchent à réduire ces défis auxquels les gens doivent faire face. Cela finit par nous voler l’opportunité de développer de riches talents, sans parler de réduire notre sens de l’autonomie. Trop souvent, l’automatisation nous libère des choses mêmes qui nous font nous sentir libres.

Vous dites qu’il faut imposer des limites aux systèmes automatisés. Mais où placer cette limite?

Il ne s’agit pas tant de limiter l’automatisation que de changer la façon dont nous concevons et utilisons les logiciels et autres systèmes automatisés. Aujourd’hui, la philosophie dominante est ce qu’on appelle «l’automatisation centrée sur la technologie». Cela veut dire qu’on cherche à transférer aux ordinateurs le maximum de tâches possible pour laisser aux êtres humains ce qui reste. C’est la recette pour créerdes emplois fastidieux et accroître la perte de compétence générale. L’alternative, la meilleure manière serait d’utiliser l’automatisation pour compléter et étendre les compétences humaines, la centrer sur l’humain. Je ne suis pas opposé au progrès technique, je pense simplement qu’il doit être subordonné à l’intérêt général et non pas l’inverse.

Vous concluez votre livre par un éloge du travail. Quelle est la définitiond’un bon travail, selon vous?

Je cite ce poème de Robert Frost, sur un homme fauchant son pré pour les foins. «L’acte est le plus doux rêve que le labeur connaît. Ma longue faux murmurait et laissait se faire le foin.» La poésie est une manière d’appréhender le monde à rebours de l’automatisation. Je crois qu’un bon travail est un travail qui nous fait entrer pleinement dans le monde. Un mauvais travail nous éloigne du monde.

*Il publie «Remplacer l’humain Critique de l’automatisation de la société» chez L’Échappée.

Eugénie Bastié, Le Figaro, 09/11/2017

 

http://premium.lefigaro.fr/vox/societe/2017/11/09/31003-20171109ARTFIG00203-nicholas-carr-l-automatisation-de-la-societe-est-une-cage-de-verre-un-piege-confortable.php

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