Uncategorized

Jean-François Mattei: «Une révolution sociétale majeure se profile»

INTERVIEW – Ancien ministre de la Santé, il a révisé en 2004 la loi de bioéthique dont il avait été le rapporteur à l’Assemblée nationale en 1994. Dans son essai Questions de conscience, ce généticien qui a aussi présidé la Croix-Rouge s’interroge sur les enjeux éthiques du XXIe siècle.

LE FIGARO. – Quel regard portez-vous sur les prochains états généraux de la bioéthique, ces échanges citoyens qui précèdent la révision de la loi?

Jean-François MATTEI. – La consultation des citoyens est utile mais il faut se garder de considérer qu’il en sort une parole absolue. Le danger, c’est que celui qui parle le plus fort l’emporte. Quand vous faites une conférence citoyenne sur la vaccination, par exemple, ce ne sont pas les défenseurs de la vaccination qui s’expriment le plus mais les groupes qui s’y opposent. Il faut débattre mais le politique ne doit pas se défausser de son rôle de décideur. Par ailleurs, le principe d’une révision programmée de la loi de bioéthique à intervalles réguliers a un double inconvénient. D’un côté, il donne l’impression qu’il existe une date de péremption sur des grands principes éthiques et de l’autre, ce calendrier peut mettre en attente de nouvelles techniques sur lesquelles il aurait fallu légiférer plus tôt.

«Ce n’est plus une question technique ni médicale. Mais la question de l’enfant doit se poser. On aborde ce débat par le mauvais côté en considérant exclusivement le désir des adultes»

La question de l’ouverture de la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes a-t-elle sa place dans les états généraux de la bioéthique?

Ce n’est plus une question technique ni médicale. Mais la question de l’enfant doit se poser. On aborde ce débat par le mauvais côté en considérant exclusivement le désir des adultes. Quand on se demande si le désir des femmes d’avoir un enfant par PMA est légitime, si elles sont capables de l’aimer et de l’élever, la réponse est toujours oui. Mais il ne faut pas faire l’impasse sur l’enfant. Le débat ne doit pas ignorer cette question centrale du développement psychologique d’un enfant conçu délibérément sans père. Aujourd’hui, nous n’avons pas de réponse absolue à cette question, par manque de recul et d’études sur des cohortes dans la durée. Au nom du principe de précaution, je ne suis pas sûr qu’il soit légitime de prendre ce risque.

Vous craignez aussi que la PMA pour toutes fasse tomber un des piliers de l’éthique française: la gratuité du don.

Il y a aujourd’hui un déficit en donneurs et les couples hétérosexuels infertiles attendent un don entre un et deux ans. Avec des demandes encore plus nombreuses et peu d’offres, vous créez une situation de marché. La réponse qui s’imposera sera alors celle de l’argent. Il y a donc un risque de mettre à bas un grand principe de l’éthique à la française, la gratuité du vivant sous toutes ses formes (le sang, les organes…).

Quid de l’anonymat des donneurs? Permettre aux enfants nés d’un don de connaître leurs origines ne serait-il pas une manière de leur donner un père, tout du moins symbolique?

Aujourd’hui, le don est gratuit, désintéressé, anonyme. Le donneur donne son sperme pour permettre à un couple infertile d’avoir un enfant et non avec l’idée que ce dernier puisse frapper à sa porte vingt ans plus tard en disant «Coucou papa, c’est moi». D’autant que son don est utilisé en moyenne une dizaine de fois… L’anonymat est donc apparu comme une solution préférable bien qu’imparfaite car la demande des adolescents qui entrent dans une quête quasi obsessionnelle de leurs origines peut se comprendre.

Craignez-vous une révolution de la parentalité et des atteintes à la filiation?

Avant, sexualité et procréation allaient de pair. Avec la contraception, sexualité et procréation ont été séparées. Maintenant, on a la procréation sans la sexualité. En parallèle, les structures familiales se sont fragilisées et diversifiées depuis une trentaine d’années. La société conforte leur diversité. Cela prépare le chemin à une conception avec des gamètes fabriqués à partir de cellules-souches et avec un utérus artificiel, aujourd’hui testé sur des agneaux prématurés. C’est une révolution sociétale majeure qui se profile. De quoi mettre à terre des millénaires de transmission entre générations. Je trouve cela extrêmement dommage car on porte atteinte à la filiation, qui n’est pas seulement de la biologie mais aussi l’ancrage et le passage de relais d’une histoire familiale. Nous verrons quel sera le résultat après trente ans de procréation hors du schéma naturel. Il ne faut pas exclure l’hypothèse d’un rebond car l’individualisme n’a jamais été une solution de bonheur.

* Éditions Les Liens qui libèrent.

Agnès Leclair, Le Figaro, 20/12/2017

 

premium.lefigaro.fr/actualite-france/2017/12/20/01016-20171220ARTFIG00261-jean-francois-mattei-une-revolution-societale-majeure-se-profile.php

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s