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Le projet d’une psychologie évolutionniste

 

Transposées dans différents contextes sociaux, les idées évolutionnistes sont venues au secours de divers racialismes, eugénismes et machismes préexistants. Au cours de la première moitié du XXe siècle, ces doctrines rencontrèrent un succès public suffisant pour que des politiques coloniales et des campagnes de stérilisation soient menées en leur nom. Les sciences humaines en revanche, développèrent un rejet croissant de l’évolutionnisme. Ce rejet, la catastrophe du nazisme acheva de le consacrer moralement, tandis que, paradoxalement, la théorie dite « synthétique » de l’évolution, étayée par les découvertes de la génétique, s’imposait largement dans le champ de la biologie. Trente ans de relatif silence n’ont pas empêché l’éthologue Edward O. Wilson de reprendre, en 1975, l’essentiel du projet de Darwin, et de faire le projet d’une sociobiologie appliquée aux sociétés humaines. On lui doit d’avoir intégré à ses objets d’étude les comportements dits « altruistes ». L’altruisme désigne toutes les conduites a priori désavantageuses pour l’individu mais répandues dans les sociétés animales comme humaines : sacrifice de soi, coopération, générosité, etc. Comment expliquer leur diffusion ? Diverses explications fondées sur la communauté de gènes (altruisme de parentèle) ou la communauté d’intérêts (altruisme réciproque) ont été avancées, donnant une description un peu plus vraisemblable des sociétés que celle d’une lutte de « tous contre tous ». La sociobiologie s’est cependant heurtée à un certain échec par le recours mécanique aux modèles animaux et au tout génétique.

 

Elle est aujourd’hui relayée par une constellation de recherches animées du même projet d’expliquer des conduites humaines actuelles à l’aide des raisons qui pèsent sur l’évolution du vivant en général. La plus structurée de ces disciplines s’appelle « psychologie évolutionniste ». Lancé à la fin des années 1980, le programme de l’« évopsy » a été formalisé par Leda Cosmides (psychologue) et John Tooby (anthropologue) autour de quelques principes bien arrêtés : la relative lenteur de l’évolution biologique (par rapport à l’histoire des cultures humaines), la modularité de l’esprit (les conduites sont gouvernées par des modules cérébraux spécialisés), la large diffusion, sinon l’universalité, des conduites observées. La démarche de base consiste à rapporter à des contraintes anciennes (celles qui prévalaient chez nos ancêtres chasseurs-cueilleurs) des traits, des attitudes, des comportements, des aptitudes ou des anomalies largement diffusées que l’on observe actuellement dans l’espèce humaine,. Pour chacun de ces traits, une hypothèse évolutive est avancée : remis dans le contexte ancien, le trait est considéré comme expliqué lorsque sa valeur adaptative, c’est-à-dire avantageuse du point de vue de sa reproduction ou de son maintien, est démontrée. La psychologie du développement montre, par exemple, que le bébé humain naît équipé de compétences et d’instincts tels que la reconnaissance des visages, la distinction entre êtres animés et inanimés et l’aptitude au langage : la tâche de l’évopsy est de montrer en quoi ces capacités ont été utiles à la survie de nos ancêtres.

Les fonctions supérieures du cerveau

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L’évopsy a hérité les thématiques centrales de la sociobiologie, à savoir les comportements sexuels de l’être humain, directement liés au succès reproductif de l’individu. Aux hypothèses anciennes, elles en a ajouté d’autres, plus proches de la psychologie humaine. Donald Symons, en 1979, insistait sur l’asymétrie entre les sexes : hommes infidèles d’un côté, femmes sélectives de l’autre. Les deux conduites s’avéraient adaptées, eu égard au co&ucirc ;t différent de la procréation pour chacun des sexes, à leur succès reproductif. En 1999, David Buss retient d’autres facteurs, et notamment les avantages que peut procurer l’établissement de ménages stables (même polygames), dont l’exigence d’amour conjugal et de stabilité émotive serait la version moderne. Par ailleurs, il s’avère que l’infidélité féminine aurait aussi ses avantages. À la différence de la sociobiologie, l’évopsy ne réduit pas l’homme à n’être qu’un paquet de gènes en mal de réplication : elle admet qu’il possède un cerveau, capable de calculer finement les avantages d’une conduite, de tenir compte de signaux symboliques, donc façonné en partie par des contraintes culturelles. Elle intègre ainsi les effets complexes d’une coévolution gènes-culture. L’évopsy emprunte volontiers à la psychologie cognitive des connaissances pour les mettre en jeu. Elle s’intéresse aux fonctions supérieures du cerveau : les représentations, le langage, la mémoire, le raisonnement. Comment sont-ils apparus ? Quels étaient leurs avantages ? Selon Robin Dunbar, la fonction fondatrice du langage, chez l’homme, peut se comparer à celle de l’épouillage chez le singe : un bavardage dont l’effet est d’entretenir des liens d’empathie.

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Selon Terrence Deacon, le langage humain est la condition première de l’engagement mutuel et de la confiance : sans langage, pas de contrat et pas de mariage, par exemple. Quant aux biais de raisonnement, aux faibles compétences probabilistes de l’humain moyen, l’évopsy les explique par la prudence du chasseur, qui préfère s’aventurer en terrain d’expérience plutôt que dans la forêt vierge. Il existe également une théorie qui affirme que la liberté de choix qui semble caractériser le cerveau humain est ce qui lui a permis de donner des réponses rapides aux changements d’environnement auxquels l’espèce a dû faire face (Daniel Dennett).

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Une extension de ce champ a connu, depuis 1995, un développement rapide. C’est celui de l’éthique évolutionniste. Son domaine se situe à la croisée de trois spécialités : biologie, psychologie, philosophie. Les philosophes estiment en général que l’altruisme comportemental est incapable de saisir le phénomène moral : une conduite qui favorise autrui n’est pas forcément motivée par le désir de lui faire du bien ou de suivre une norme. Or c’est à ces conditions que l’on peut parler de morale. L’existence d’intentions et de normes reste donc largement inexpliquée par les conduites. Et cela d’autant plus que, comme le percevait Darwin, les effets de ces normes sont a priori contraires aux intérêts des individus : pardonner à son ennemi à terre, s’interdire de tricher au poker, quel avantage ? Pourtant, elles sont présentes dans toutes les sociétés.

Est moral ce qui est mutuellement profitable

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Il existe des tentatives de réponses à cette question. L’une, venue de la psychologie, parie sur le rôle des émotions spontanées (dégoût, colère, mépris, compassion) qui nous saisissent face à des actes transgressifs, non seulement que nous commettons, mais que les autres commettent ou subissent. Ces émotions auraient évolué en norme pour permettre la coopération entre non-apparentés dans tous les domaines (Randolph Nesse, Barbara Frederickson). Une autre réponse part du principe que l’homme social est « intuitivement contractualiste » : est moral ce qui est mutuellement profitable. Donc, pour l’individu, adopter et faire respecter la norme est la meilleure stratégie : une stratégie rationnelle, et pas seulement réflexe, qui fait appel aux fonctions supérieures de la cognition humaine. C’est la thèse des « intuitions morales » (Nicolas Baumard). Émotion, cognition : on le voit, l’évolutionnisme fait appel aux avancées actuelles de la psychologie pour tenter d’en saisir les implications les plus générales, au prix de hardiesses qui ne sont pas du goût de tout le monde. Car si, parmi les chercheurs que nous avons cités, presque tous sont anglo-saxons, ce n’est pas par hasard. La psychologie évolutionniste en particulier, pour son recours à des arguments souvent spéculatifs, reste un domaine très discuté, s’attirant l’indifférence – sinon les foudres – de pans entiers des représentants des sciences de l’homme, notamment en France. Est-ce une science pour l’avenir ou un cul-de-sac méthodologique, comme a pu l’être la phrénologie ? C’est à voir.

Notes

[(1)]

John Tooby et Leda Cosmides appellent EEA (« environnement de l’évolution adaptative ») le milieu théorique dans lequel les caractéristiques du cerveau humain actuel se seraient fixées. Il correspond à la période du Pléistocène (de – 1,8 million d’années à – 10 000 ans).

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