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La fabrique de la femme artificielle : du mythe de Pygmalion aux sex dolls en silicone

Chez les Anciens, Pygmalion, profondément misogyne et méfiant à l’égard du sexe opposé, crée de toutes pièces, en la sculptant dans l’ivoire, une femme idéale. Une légende qui n’est pas sans rappeler les sex dolls en silicone, contrôlables à souhait.

 

« Poupée n’est pas tromper » titrait l’hebdomadaire Les Inrocks citant le propriétaire de la toute première maison close parisienne où les prostituées sont des poupées en silicone, haut de gamme, dernière génération.

Xdolls a ouvert fin janvier 2018 et a, sans surprise, suscité la polémique.

Or, contrairement aux idées reçues, ces objets ne sont pas uniquement limités aux plaisirs sexuels. Exit les poupées gonflables des années 70 ! Ces femmes robotes, personnalisables à l’envie, dotées d’une intelligence artificielle, capables de converser – y compris avec des bambins de 3 à 5 ans grâce à un « mode familial » –, seraient considérées par certains utilisateurs comme de véritables épouses.

Certaines pourraient même bientôt… engendrer !

Pourtant, si l’ère des poupées en silicone interconnectées est une invention du XXIe siècle, l’idée d’une « femme artificielle », en revanche, était déjà bien présente dans les mythes de la Grèce ancienne.

Du mélange de technologie et de magie, c’est-à-dire de l’objet inanimé rendu vivant par le divin dans les mythes, à la sex doll moderne, animée par un concentré de technologie, comment en est-on arrivé là ?

Ne pourrait-on alors voir dans ces compagnes en plastique l’aboutissement d’un très vieux fantasme masculin ?

L’amour à la robote, par Jacques Prévert.

Une mécanisation du vivant très ancienne

Créatures mécaniques, objets ou êtres inanimés rendus vivants par l’aide d’interventions divines, voire même de véritables robots, au sens où nous l’entendons aujourd’hui, ne sont pas inconnus de la mythologie grecque. Ainsi, le robot de bronze Talos, gardien de l’île de Crète, chargé d’en faire le tour trois fois par jour afin de repousser les intrus a été fabriqué par Héphaïstos, le dieu forgeron.

Ce même Héphaïstos dont les sources nous disent qu’il avait conçu, outre des objets animés – par exemple des trépieds se déplaçant d’eux-mêmes –, des créatures animées, à l’instar des « servantes en or » qui l’assistaient dans ces travaux et qui étaient capables de parler et de penser.

Toujours en Crète, Dédale, le célèbre architecte du labyrinthe destiné à enfermer le Minotaure, aurait, si l’on en croit les récits de Platon (Ménon 97d-98a), créé des statues si réalistes qu’elles semblaient être animées et qu’il fallait, selon la légende, les enchaîner pour les empêcher de s’enfuir ; mais, il s’agit là sans nul doute d’une métaphore pour parler de sculptures à l’apparence du vivant.

Ces récits légendaires rappellent qu’à l’instar du célèbre mécanisme d’Anticythère, le plus vieux calculateur mécanique jamais connu, la technologie des machines était déjà connue dans l’Antiquité, notamment aux époques hellénistique et romaine. À de nombreuses reprises, les sources évoquent, dans le contexte des fêtes et des processions religieuses, des machines censées reproduire ou imiter le vivant (oiseau volant, cerf bondissant), ou bien encore des mécanismes automatiques (comme des automates à musique), dont témoigne par exemple le traité sur Les automates (Automata) d’Héron d’Alexandriequi portait sur les mécanismes des machines de théâtre.

Mais si du côté du mythe, dans le monde divin, ces créations animées semblent destinées à remplacer en quelque sorte le travail des esclaves (servantes d’Héphaïstos, portes qui s’ouvrent d’elles-mêmes, trépieds qui se rendent de leur propre chef au banquet des Olympiens), dans le monde réel, l’idée de parvenir à recréer du vivant de façon mécanique grâce aux automates s’associe, dans l’imaginaire occidental, à une impression d’illusion et de tromperie.

La première femme de l’humanité

Dans les récits mythologiques les plus anciens, comme les Travaux et les Jours et la Théogonie d’Hésiode, poète grec du VIIIe siècle av. J.-C., il est question d’une femme créée – ou plutôt modelée – par Héphaïstos à partir de terre et d’eau : la célèbre Pandora.

Sur ordre de Zeus, Héphaïstos créé un « beau mal » (kalon kakon), à l’apparence d’une jeune fille prête à se marier, « à la semblance des déesses » ; elle doit avoir voix et force, et faire naître le désir chez les hommes.

Surtout connue pour être celle qui ouvrira la boîte (en fait, une jarre) de laquelle s’échapperont tous les maux de l’humanité – et, parmi ceux-ci, le vice et la tromperie –, Pandora est avant toute chose la première femme de l’humanité.

Elle n’en constitue pas moins une création divine au goût bien amer pour les hommes qui seront désormais tourmentés par la maladie, le dur labeur, la vieillesse et la mort, alors qu’auparavant dans l’Âge d’Orces derniers, immortels, vivaient à l’égal des dieux, mangeaient sans avoir à cultiver et pouvaient engendrer sans recourir à l’union d’un mâle et d’une femelle.

Le mythe fondateur de la femme-objet

Pandora, dont l’étymologie rappelle que tous (pan) les dieux de l’Olympe en font cadeau (dora) aux hommes, reçoit de chacun des traits artificiels pour que les hommes succombent sous ses charmes ou plutôt qu’ils brûlent de désir pour elle – la métaphore du feu va prendre ici tout son sens.

Ornée de guirlandes de fleurs et, selon les versions, de chaînes d’or, elle se voit coiffée d’une merveilleuse couronne forgée par Héphaïstos ; habillée par Athéna qui la pare d’un voile et lui enseigne les métiers manuels, notamment l’art du tissage : le récit donne là tous les ingrédients de l’épouse idéale.

« La création de Pandora », J.D. Batten (1860-1932), 1913. Reading University/Wikimedia

Enfin, presque… Car Zeus lui donne par le truchement de la déesse Aphrodite la charis, la séduction qui inspire le désir, mais aussi la fausseté et le tempérament des voleurs grâce aux talents d’Hermès. Le roi de l’Olympe demande aussi qu’elle ait en elle l’esprit d’une chienne et que de sa bouche sortent paroles caressantes et mensonges.

Le retour d’une double tromperie

La belle Pandora est donc un artifice envoyé pour répondre à la double duperie dont le maître de l’Olympe fût la victime : la répartition inéquitable d’un sacrifice à Mékoné et le vol du feu par Prométhée.

En effet, alors qu’un bœuf devait être partagé entre les humains et les dieux, Prométhée, le Titan médiateur (complice de la race humaine), dont il était attendu qu’il divise les parts équitablement avant de donner la primauté du choix à Zeus, décide de berner le maître des Olympiens en recouvrant les meilleurs morceaux de viande (qu’il destine aux humains) avec l’estomac de la bête, tandis qu’il avait rendu appétant un autre lot constitué des os blancs, en le recouvrant de graisse (la part que choisira Zeus).

En représailles de cette première tromperie, Zeus avait alors caché le feu aux hommes. Mais Prométhée, encore lui, se débrouilla pour lui voler et le remettre aux humains. Le maître des dieux créa alors les femmes, incarnées dans leur ensemble par Pandora.

Réel contre-don (retour de flamme), Pandora constituera un piège pour les hommes qui brûleront pour elle – ils seront « sur le grill » pour reprendre Aristophane dans Lysistrata – et se consumeront d’une ardeur dévorante, tout en les asséchant (référence à leur appétit alimentaire et sexuel), les menant inéluctablement à leur perte.

Pygmalion, l’artiste misogyne

La profonde misogynie des Anciens n’est pas démentie dans un autre mythe grec, relaté par un auteur latin, au début du Ie? siècle de notre ère, même si ce mythe pourrait avoir une origine beaucoup plus ancienne.

Dans ses Métamorphoses (X, 243-297), Ovide, fait le récit du célèbre sculpteur et roi légendaire de Chypre qui, par le biais de l’intervention d’Aphrodite, la déesse de l’amour, transforma l’une de ses statues en une femme bien réelle, pour s’unir à elle et en faire son épouse.

C’est que Pygmalion, profondément méfiant à l’égard des femmes, notamment en raison des mœurs des femmes de l’île – les impures Propétides qui faisaient commerce de leurs charmes sans aucune pudeur et, de surcroît, offraient en sacrifices leurs hôtes –, ne pouvait se résoudre à prendre une épouse et avait tout d’abord choisit le célibat. L’artiste tentait ainsi d’éviter tout ce qui, à l’instar de la mythique Pandora, échappe au contrôle masculin, tout particulièrement en matière de sexualité.

De sorte que l’homme pieux s’attacha à créer de toutes pièces, en la sculptant dans l’ivoire, une femme idéale, pudique, au regard timide, un être qui ne connaît pas la nature vicieuse des femmes ; en bref, une alternative vertueuse, sous contrôle masculin.

Rapidement Pygmalion tomba amoureux de sa statue à la beauté parfaite, mais son savoir-faire ne suffisait cependant pas à en faire autre chose qu’un être inanimé. C’est alors qu’Aphrodite, cédant aux supplications de l’artiste, se résolut à donner vie à la statue : Galatée, objet fait femme, était née.

Un mythe plus que jamais d’actualité

Désormais vivre avec une femme artificielle n’est plus un mythe. Les poupées en silicone nouvelle génération répondent aux désirs des hommes et, de manière plus marginale, des femmes (10 % du marché américain). Pourtant, s’il est un fait que les premières maisons closes où les prostituées (de chair et de sang) sont remplacées par des sex dollsont fait leur apparition – établissements que certaines féministes voudraient voir interdire –, il ne faudrait pas réduire les femmes robotes à des objets de plaisir sexuel.

Guillaume Meurice a visité la première maison close où les prostituées sont des poupées.

Puisqu’à l’instar des mythiques Pandora et Galatée, ces créatures, en fonction de la gamme – et donc des bourses –, peuvent être considérées par certains usagers comme de réelles épouses ( !). Comme bien souvent, la réalité dépasse la fiction ou le mythe : au Japon un homme a récemment quitté sa femme pour vivre au quotidien et avoir des rapports intimes avec l’une de ces poupées.

Si les mythes, que ce soit chez Hésiode ou Ovide, témoignent de la profonde misogynie des Anciens, les sex dolls actuelles faites avant tout pour répondre aux désirs des hommes ne semblent peut-être pas si éloignées de leurs ancestrales consœurs mythiques à valeur archétypale.

Un point commun : la méfiance à l’égard des femmes

Dans l’Antiquité ces mythes reflétaient la volonté de contrôle de l’homme sur la femme, alors considérée comme un être imparfait qu’il fallait dompter ou maîtriser. De fait, cette domination phallocratiquesemble bien avoir traversé les âges. Si Pygmalion avait choisi de fabriquer une Galatée plutôt que de s’unir avec une femme de chair et de sang, c’était avant tout pour se prémunir de la nature vicieuse des femmes. Or, cette considération n’est pas sans faire écho aux paramétrages des poupées modernes dont les conversations sont bridées afin que celles-ci ne soient « jamais méchantes, cruelles ou égoïstes ».

Comment ne pas voir alors dans les programmateurs des logiciels des poupées en silicone des Pygmalions des temps modernes ?

Bien plus. Médecins, spécialistes de l’intelligence artificielle et entrepreneurs réaliseront sans doute également l’un des fantasmes les plus chers aux Grecs de l’Antiquité : se passer des femmes pour se perpétuer et obtenir une descendance, en concevant des enfants avec des robots.

La sex doll, contrepartie d’une humanité malade et infirme ?

On aurait cependant tort d’oublier qu’une des interprétations du mythe relie les créations (et créatures) d’Héphaïstos, le dieu boiteux, à une manière de compenser son infirmité. Dans cette idée, il paraît intéressant de relever que d’après Matt McMullen, patron de la société RealDolls, la plupart des acheteurs seraient « des gens privés de vie sexuelle à cause de problèmes physiques ou psychiques, ou traumatisés par une expérience malheureuse et incapables de séduire une femme ».

Les femmes artificielles deviennent alors les témoins les plus glaçants d’une humanité de plus en plus handicapée par son propre individualisme.

Jérémy Lamaze, Docteur en histoire de l’art et archéologie du monde grec, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Par Jérémy Lamaze, docteur en histoire de l’art et archéologie du monde grec, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Publié le 05 août 2018

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Souvenirs et émotions, façonnés par le temps

Le temps passe lentement quand on s’ennuie… Les émotions influent sur la perception du temps. Inversement, les émotions associées à un souvenir évoluent avec le temps. Ainsi, le temps est sous l’emprise des émotions, mais la réciproque est vraie.

La notion de temps se fonde sur un passé, un présent et un futur. Le cours du temps apparaît fluide : les événements s’enchaînent en s’inscrivant dans la mémoire. Un paramètre influe toutefois sur cette mémoire des événements : les émotions. En effet, lors d’un moment agréable – un dîner entre amis par exemple –, le temps semble passer très vite. En revanche, une dispute est ressentie comme étant longue et désagréable.

Le traitement temporel et la mémoire sont des mécanismes cognitifs étroitement liés : les fonctions mnésiques participent à la mémorisation des durées et le traitement de la durée donne une dimension temporelle à l’événement mémorisé. En 1890, dans son traité The Principles of Psychology, le psychologue américain William James soulignait déjà ces relations intimes qu’en­tre­­tien­- nent les processus mnésiques et temporels, et distinguait deux composantes de la mémoire selon un facteur temporel. La mémoire primaire (ou immédiate) permettrait de percevoir le temps, l’immédiatement passé de quelques secondes qui se projette dans le présent. Elle offrirait une unité et une continuité à l’expérience consciente. La mémoire secondaire, quant à elle, correspondrait à la connaissance d’un événement auquel on ne pense plus, mais qui revient, enrichi d’une conscience supplémentaire ; cet événement apparaîtrait comme objet d’une pensée ou d’une expérience antérieure.

Ainsi, un souvenir propre requiert un sentiment général du passé, une date particulière dans ce passé, un événement localisé à cette date et la revendication que cet événement fait partie intégrante de sa vie. Comme le décrivit le neurobiologiste d’origine estonienne Endel Tulving en 1985 avec la notion de souvenir épisodique, cette mémoire permettrait en outre à l’homme de rompre avec l’écoulement irréversible du temps et de voyager dans son temps subjectif. Sur cette mémoire, s’appuierait l’estimation des durées au-delà du présent. Mais que le temps soit mémorisé en tant qu’unité perçue ou reconstruite, il serait influencé par la coloration émotionnelle des événements.

Le rôle des émotions dans les interactions du traitement temporel et de la mémoire fascine. Les émotions créeraient une distorsion du temps perçu : on distingue le temps objectif du temps subjectif, ce dernier étant encore nommé durée, laquelle dépendrait des émotions ressenties par celui qui l’évalue.

D’ailleurs, les expériences sur le traitement temporel pour des durées courtes (de l’ordre de la milliseconde ou de la seconde) montrent comment les émotions modifient le rythme de l’horloge interne – l’horloge naturelle réglée sur un rythme circadien (environ 24-25 heures) et qui détermine notamment le rythme veille-sommeil. Nous verrons qu’en accélérant ou en ralentissant, notre horloge nous informe s’il faut nous presser ou si, au contraire, nous pouvons prendre notre temps. Qui plus est, nous savons que certaines situations ennuyeuses – ou stressantes – semblent plus longues que leur durée objective. Par ailleurs, quand nous repensons à de telles situations, le temps vécu s’étend ou se contracte selon les empreintes que les événements ont laissées en mémoire. Toutefois, nous montrerons que cette coloration émotionnelle de l’événement évolue au cours du temps et peut changer quand nous reconstruisons ultérieurement le souvenir de cet événement.

MARION NOULHIANE, Pour la Science, 23/10/2010

Idéologie, Uncategorized

Le projet d’une psychologie évolutionniste

 

Transposées dans différents contextes sociaux, les idées évolutionnistes sont venues au secours de divers racialismes, eugénismes et machismes préexistants. Au cours de la première moitié du XXe siècle, ces doctrines rencontrèrent un succès public suffisant pour que des politiques coloniales et des campagnes de stérilisation soient menées en leur nom. Les sciences humaines en revanche, développèrent un rejet croissant de l’évolutionnisme. Ce rejet, la catastrophe du nazisme acheva de le consacrer moralement, tandis que, paradoxalement, la théorie dite « synthétique » de l’évolution, étayée par les découvertes de la génétique, s’imposait largement dans le champ de la biologie. Trente ans de relatif silence n’ont pas empêché l’éthologue Edward O. Wilson de reprendre, en 1975, l’essentiel du projet de Darwin, et de faire le projet d’une sociobiologie appliquée aux sociétés humaines. On lui doit d’avoir intégré à ses objets d’étude les comportements dits « altruistes ». L’altruisme désigne toutes les conduites a priori désavantageuses pour l’individu mais répandues dans les sociétés animales comme humaines : sacrifice de soi, coopération, générosité, etc. Comment expliquer leur diffusion ? Diverses explications fondées sur la communauté de gènes (altruisme de parentèle) ou la communauté d’intérêts (altruisme réciproque) ont été avancées, donnant une description un peu plus vraisemblable des sociétés que celle d’une lutte de « tous contre tous ». La sociobiologie s’est cependant heurtée à un certain échec par le recours mécanique aux modèles animaux et au tout génétique.

 

Elle est aujourd’hui relayée par une constellation de recherches animées du même projet d’expliquer des conduites humaines actuelles à l’aide des raisons qui pèsent sur l’évolution du vivant en général. La plus structurée de ces disciplines s’appelle « psychologie évolutionniste ». Lancé à la fin des années 1980, le programme de l’« évopsy » a été formalisé par Leda Cosmides (psychologue) et John Tooby (anthropologue) autour de quelques principes bien arrêtés : la relative lenteur de l’évolution biologique (par rapport à l’histoire des cultures humaines), la modularité de l’esprit (les conduites sont gouvernées par des modules cérébraux spécialisés), la large diffusion, sinon l’universalité, des conduites observées. La démarche de base consiste à rapporter à des contraintes anciennes (celles qui prévalaient chez nos ancêtres chasseurs-cueilleurs) des traits, des attitudes, des comportements, des aptitudes ou des anomalies largement diffusées que l’on observe actuellement dans l’espèce humaine,. Pour chacun de ces traits, une hypothèse évolutive est avancée : remis dans le contexte ancien, le trait est considéré comme expliqué lorsque sa valeur adaptative, c’est-à-dire avantageuse du point de vue de sa reproduction ou de son maintien, est démontrée. La psychologie du développement montre, par exemple, que le bébé humain naît équipé de compétences et d’instincts tels que la reconnaissance des visages, la distinction entre êtres animés et inanimés et l’aptitude au langage : la tâche de l’évopsy est de montrer en quoi ces capacités ont été utiles à la survie de nos ancêtres.

Les fonctions supérieures du cerveau

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L’évopsy a hérité les thématiques centrales de la sociobiologie, à savoir les comportements sexuels de l’être humain, directement liés au succès reproductif de l’individu. Aux hypothèses anciennes, elles en a ajouté d’autres, plus proches de la psychologie humaine. Donald Symons, en 1979, insistait sur l’asymétrie entre les sexes : hommes infidèles d’un côté, femmes sélectives de l’autre. Les deux conduites s’avéraient adaptées, eu égard au co&ucirc ;t différent de la procréation pour chacun des sexes, à leur succès reproductif. En 1999, David Buss retient d’autres facteurs, et notamment les avantages que peut procurer l’établissement de ménages stables (même polygames), dont l’exigence d’amour conjugal et de stabilité émotive serait la version moderne. Par ailleurs, il s’avère que l’infidélité féminine aurait aussi ses avantages. À la différence de la sociobiologie, l’évopsy ne réduit pas l’homme à n’être qu’un paquet de gènes en mal de réplication : elle admet qu’il possède un cerveau, capable de calculer finement les avantages d’une conduite, de tenir compte de signaux symboliques, donc façonné en partie par des contraintes culturelles. Elle intègre ainsi les effets complexes d’une coévolution gènes-culture. L’évopsy emprunte volontiers à la psychologie cognitive des connaissances pour les mettre en jeu. Elle s’intéresse aux fonctions supérieures du cerveau : les représentations, le langage, la mémoire, le raisonnement. Comment sont-ils apparus ? Quels étaient leurs avantages ? Selon Robin Dunbar, la fonction fondatrice du langage, chez l’homme, peut se comparer à celle de l’épouillage chez le singe : un bavardage dont l’effet est d’entretenir des liens d’empathie.

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Selon Terrence Deacon, le langage humain est la condition première de l’engagement mutuel et de la confiance : sans langage, pas de contrat et pas de mariage, par exemple. Quant aux biais de raisonnement, aux faibles compétences probabilistes de l’humain moyen, l’évopsy les explique par la prudence du chasseur, qui préfère s’aventurer en terrain d’expérience plutôt que dans la forêt vierge. Il existe également une théorie qui affirme que la liberté de choix qui semble caractériser le cerveau humain est ce qui lui a permis de donner des réponses rapides aux changements d’environnement auxquels l’espèce a dû faire face (Daniel Dennett).

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Une extension de ce champ a connu, depuis 1995, un développement rapide. C’est celui de l’éthique évolutionniste. Son domaine se situe à la croisée de trois spécialités : biologie, psychologie, philosophie. Les philosophes estiment en général que l’altruisme comportemental est incapable de saisir le phénomène moral : une conduite qui favorise autrui n’est pas forcément motivée par le désir de lui faire du bien ou de suivre une norme. Or c’est à ces conditions que l’on peut parler de morale. L’existence d’intentions et de normes reste donc largement inexpliquée par les conduites. Et cela d’autant plus que, comme le percevait Darwin, les effets de ces normes sont a priori contraires aux intérêts des individus : pardonner à son ennemi à terre, s’interdire de tricher au poker, quel avantage ? Pourtant, elles sont présentes dans toutes les sociétés.

Est moral ce qui est mutuellement profitable

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Il existe des tentatives de réponses à cette question. L’une, venue de la psychologie, parie sur le rôle des émotions spontanées (dégoût, colère, mépris, compassion) qui nous saisissent face à des actes transgressifs, non seulement que nous commettons, mais que les autres commettent ou subissent. Ces émotions auraient évolué en norme pour permettre la coopération entre non-apparentés dans tous les domaines (Randolph Nesse, Barbara Frederickson). Une autre réponse part du principe que l’homme social est « intuitivement contractualiste » : est moral ce qui est mutuellement profitable. Donc, pour l’individu, adopter et faire respecter la norme est la meilleure stratégie : une stratégie rationnelle, et pas seulement réflexe, qui fait appel aux fonctions supérieures de la cognition humaine. C’est la thèse des « intuitions morales » (Nicolas Baumard). Émotion, cognition : on le voit, l’évolutionnisme fait appel aux avancées actuelles de la psychologie pour tenter d’en saisir les implications les plus générales, au prix de hardiesses qui ne sont pas du goût de tout le monde. Car si, parmi les chercheurs que nous avons cités, presque tous sont anglo-saxons, ce n’est pas par hasard. La psychologie évolutionniste en particulier, pour son recours à des arguments souvent spéculatifs, reste un domaine très discuté, s’attirant l’indifférence – sinon les foudres – de pans entiers des représentants des sciences de l’homme, notamment en France. Est-ce une science pour l’avenir ou un cul-de-sac méthodologique, comme a pu l’être la phrénologie ? C’est à voir.

Notes

[(1)]

John Tooby et Leda Cosmides appellent EEA (« environnement de l’évolution adaptative ») le milieu théorique dans lequel les caractéristiques du cerveau humain actuel se seraient fixées. Il correspond à la période du Pléistocène (de – 1,8 million d’années à – 10 000 ans).

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Les idées des Lumières ont façonné les questions de race et de suprématie blanche

Comment les Lumières ont créé la pensée raciste contemporaine et pourquoi nous ne devons pas le passer sous silence.

Les Lumières sont en pleine renaissance. Une poignée d’auteurs centristes et conservateurs se réclament du mouvement intellectuel des XVIIe et XVIIIe siècles –qu’ils voient comme une réponse au nationalisme et aux œillères ethniques de la droite, et au relativisme et à l’idéologie diversitaire de la gauche. On compte parmi eux, Jordan Peterson, psychologue canadien qui se considère comme un rempart contre les forces du «chaos» et du «postmodernisme»; Steven Pinker, psychologue cognitif de Harvard qui défend, dans Enlightenment Now, l’optimisme et le progrès humain contre ceux qui «méprisent les idéaux des Lumières, de la raison, de la science, de l’humanisme et du progrès»; ou encore le philanthrope conservateur Jonah Goldberg qui, dans Suicide of the West, plaide en faveur du capitalisme et du libéralisme des Lumières, deux forces qu’il qualifie de «miracle» pour avoir créé la prospérité occidentale.

Si on les écoute, l’histoire des Lumières coule tout droit vers le progrès et les courants majeurs que sont la race et le colonialisme sont laissés de côté, pour peu qu’ils soient tout simplement admis. Divorcées de leur contexte culturel et historique, ces «Lumières» agissent comme un talisman idéologique, ayant moins à voir avec des idées contestataires ou la compréhension de l’histoire, et davantage avec l’identité. C’est un canon, fait pour distinguer ses partisans pour leur engagement en faveur du «rationalisme» et du «libéralisme classique».
Mais s’ils vénèrent les Lumières, en réalité, ces auteurs sous-estiment leur influence sur le monde moderne. En son cœur, le mouvement contenait un paradoxe: ses idées de liberté humaine et de droits individuels s’enracinèrent dans des nations tenant d’autres êtres humains en esclavage, à l’aube d’exterminer des populations autochtones. La domination coloniale et l’expropriation allaient marcher de concert avec la propagation de la «liberté», et le libéralisme surgir aux côtés de nos notions modernes de race et de racisme.

Une taxonomie raciale tenace
Il ne s’agissait pas de processus accessoires, ni de simples vestiges de discriminations antérieures. La race, telle que nous la concevons aujourd’hui –une taxonomie biologique transformant la différence physique en relations de domination– est un produit des Lumières. Le racisme, tel que nous le concevons aujourd’hui –un ordre sociopolitique fondé sur la hiérarchisation perpétuelle de groupes précis– aura émergé comme tentative de résolution d’une contradiction fondamentale entre le rayonnement de la liberté et le maintien de l’esclavage. Ceux qui entendent se parer du costume des Lumières devraient s’attaquer à cet héritage et à ce qu’il signifie pour notre compréhension du monde moderne.

Dire que la «race» et le «racisme» sont des produits des Lumières ne signifie pas que les humains n’ont jamais détenu d’esclaves ni ne se sont classés les uns par rapport aux autres avant le XVIIIesiècle. De récentes recherches montrent comment des formes prototypiques et précoces de la pensée raciale moderne (que l’on pourrait désigner comme racialisme) existaient dans l’Europe médiévale, pour commencer à prendre des atours modernes aux XVe et XVIe siècles. En Espagne, par exemple, on observe un passage de l’anti-judaïsme à l’antisémitisme –c’est l’ascendance juive elle-même qui devient un motif de suspicion et non plus seulement la pratique de la religion juive. Et comme le fait remarquer l’historien George Fredrickson dans Racism: A Short History, «les préjugés et les discriminations envers les Irlandais d’un côté de l’Europe et, de l’autre, certains peuples slaves, ont préfiguré la dichotomie entre civilisation et sauvagerie caractérisant l’expansion impériale au-delà du continent européen». De même, on peut trouver des expressions naissantes de ces idées dans l’Antiquité –de fait, les premiers penseurs modernes allaient puiser dans toutes ces sources pour construire notre notion de race.

Reste qu’il faudra la pensée scientifique des Lumières pour créer une
taxonomie raciale tenace et l’idéologie d’un «code couleur, blanc supérieur à noir» avec laquelle nous sommes désormais familiers. Ce projet, entrepris par les penseurs majeurs de l’époque, demandait de «mettre de côté l’ordre métaphysique et théologique des choses, pour lui préférer une description et une classification plus logiques ordonnant l’humanité selon des critères physiologiques et mentaux fondés sur des “faits” observables et des preuves expérimentales», comme l’écrit l’historien Ivan Hannaford dans Race: The History of an Idea in the West.

Selon Kant, «les Nègres sont situés bien plus bas» que les Blancs
Dans son influente thèse de 1776, De l’Unité du genre humain et de ses variétés, Johann Friedrich Blumenbach postule cinq divisions de l’humanité, en commençant par les «Caucasiens». Un cadre qui évoluera en théories de la différence raciale, développées pour résoudre la quadrature d’un cercle conceptuel. Si les droits naturels sont universels –si tout le monde possède la capacité de raisonner–, comment dès lors expliquer l’esclavage des Africains ou des «sauvages» des Amériques, qui ne semblent pas agir ni raisonner comme des Européens blancs? Réponse: par leur infériorité biologique, conformément à de telles classifications raciales.

Emmanuel Kant esquissera une hiérarchie raciale encore plus formalisée dans son œuvre anthropologique. «Dans les pays chauds, écrit Kant, les hommes mûrissent plus vite à tous égards, mais ils n’atteignent pas la perfection des zones tempérées. L’humanité atteint la plus grande perfection dans la race des Blancs. Les Indiens jaunes ont déjà moins de talent. Les Nègres sont situés bien plus bas.» Ailleurs, Kant affirme que les Blancs «possèdent toutes les impulsions de la nature dans les affects et les passions, tous les talents, toutes les dispositions à la culture et à la civilisation et peuvent aussi promptement obéir que gouverner. Ils sont les seuls avançant toujours à la perfection». On ne peut pas simplement séparer cette théorisation raciale de la philosophie morale pour laquelle Kant est acclamé, puisque, comme le souligne Emmanuel Eze, elle représente une partie substantielle de la carrière du philosophe. Dans The Color of Reason: The Idea of ‘Race’ in Kant’s Anthropology [La couleur de la raison: l’idée de «race» dans l’anthropologie de Kant], Eze écrit:
«La position de Kant sur l’importance de la couleur de la peau non seulement comme codification mais comme preuve de la codification de la supériorité ou de l’infériorité rationnelle se fait jour dans un commentaire qu’il fait concernant la capacité de raisonnement d’une personne “noire”. Au moment d’évaluer une déclaration énoncée par un Africain, Kant la rejette et ajoute: “Cet homme était tout à fait noir de la tête aux pieds, ce qui prouve manifestement que ces propos étaient stupides”. Dès lors, on ne peut pas avancer que la couleur de peau n’était pour Kant qu’une caractéristique physique. C’était bien plutôt la marque d’une qualité morale permanente et immuable».

Dans les années 1990, le réexamen par Eze de l’œuvre de Kant suscitera un flot de recherches et de discussions –parfois négatives, parfois positives. Quoi qu’il en soit, on peut légitimement avancer que la théorie raciale de Kant importe pour notre compréhension de l’histoire de la race. Sur ce point, le philosophe Robert Bernasconi n’y va pas par quatre chemins: «[Kant] aura fourni la première définition scientifique de la race; il l’a défendue quand elle était contestée, et il a observé son adoption par les principaux spécialistes des variétés humaines de l’époque».

Locke accorde aux propriétaires un «pouvoir et une autorité absolus» sur leurs esclaves

John Locke précède Kant, mais son œuvre montre aussi toute l’influence de la pensée raciale moderne. Dans The Contradictions of Racism: Locke, Slavery and the Two Treatises [Les contradictions du racisme: Locke, l’esclavage et le Traité de gouvernement civil], Bernasconi et Anika Maaza Mann présentent ce géant de la philosophie libérale comme l’architecte de l’esclavage d’inspiration raciste qui se mettra en place dans les colonies américaines au milieu du XVIIe siècle. À une époque où la conversion religieuse peut épargner à un Africain ou à un Amérindien une servitude permanente, Locke rédige un article des Constitutions fondamentales de la Caroline –le document régissant la colonie qui allait devenir la Caroline du Nord et la Caroline du Sud– stipulant qu’il «sera permis aux esclaves, de même qu’aux autres, de se ranger à la religion qui leur paraîtra la meilleure. Mais ceci n’exemptera point l’esclave de l’obéissance civile qu’il doit à son maître». Locke modifiera une clause de la constitution pour accorder aux propriétaires un «pouvoir et une autorité absolus» (et non plus seulement une «autorité absolue») sur leurs esclaves, ce qui leur donne toute latitude pour les traiter à leur guise.

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Le triomphe des neurosciences

Avec Alain Ehrenberg, sociologue, auteur de “La mécanique des passions: cerveau, comportement, société”, paru chez Odile Jacob en mars 2018.

Depuis quelques années, une place de plus en plus importante est accordée aux neurosciences, discipline constituée dans les années 70’ et portée à la connaissance du grand public par des vulgarisateurs de renom comme Jean-Pierre Changeux ou Antonio Damasio… Elle repose sur l’exploration de notre cerveau, exploration qui permet aujourd’hui d’expliquer certains comportements humains, de traiter des pathologies comme la dépression, d’encourager l’apprentissage ou de favoriser la maîtrise de nos émotions.

 La tribu des neurosciences a un projet anthropologique, celui de réduire l’homme pensant, sentant et agissant à une partie de lui-même, son cerveau.” Alain Ehrenberg

Une « approche mentaliste », selon la formule de Noam Chomsky, qui n’est pas sans conséquence : les sciences cognitives sont en train de devenir « le baromètre de la conduite de nos vies ».  Progressivement, l’homme neuronal serait en train de remplacer l’homme social …

 Les neuroscientifiques forment une tribu au sens anthropologique du terme. Cette tribu a deux mantras : le cerveau, qu’elle considère comme l’objet le plus complexe de l’univers et qu’elle élève quasiment au rang de fétiche. Le second mantra consiste à dire qu’on n’en est qu’au début, que les avancées scientifiques réalisées par les neurosciences ces dernières années ne sont qu’un avant-goût.” Alain Ehrenberg 

Cette révolution cognitiviste, Alain Ehrenberg l’a analysée en sociologue dans « La Mécanique des passions » publiée chez Odile Jacob. Directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste des drogues et autres psychotropes, déjà auteur de « La Fatigue d’être soi » et de « La société du malaise », il nous a expliqué comme l’avènement des neurosciences était lié aux exigences de l’individualisme de “l’autonomie-condition”.

 Il y a dans notre société un déplacement de la psychanalyse aux neurosciences. Alors que la psychanalyse confronte l’être humain à ses limites et à ses manques, les neurosciences cognitives l’invitent à les dépasser.” Alain Ehrenberg

https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/le-triomphe-des-neurosciences-dalain-ehrenberg

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GPA-PMA: la fabrique des nouveaux orphelins Vers la production légale d’enfants sans père

Depuis Le feu de Barbusse, la liste est longue des romans de guerre, tout comme la litanie de pierre des morts pour la France sur les places de nos villages : un million et demi pour la Première guerre, trois millions de blessés, 600 000 veuves de poilus, 986 000 orphelins. Deuxième guerre : 50 à 70 millions de morts. Au lendemain de la Grande guerre, une association est créée de prévoyance pour les orphelins qui deviendra : « Groupement Militaire de Prévoyance de l’Armée » : la GMPA. Troublantes initiales.

Enfants sans père

Dans Les Champs d’honneur, qui évoque l’histoire d’une famille pendant la Grande Guerre, Jean Rouault décrit une scène émouvante : le père, lors d’une permission, découvre son fils, né pendant son absence. Le soldat caresse les petits poings de l’enfant. Le monde autour des deux époux  se profile dans une étrange distance. Le père repart au front où il meurt, laissant, derrière lui, un orphelin. Les Champs d’Honneur ont obtenu le prix Goncourt en 1990.

  1. Cent ans après. L’impensable se dessine : la production légale d’enfants sans père. Depuis que les Etats Généraux de la bioéthique se sont ouverts, la ligne de démarcation, dite ligne rouge, a bougé. Contournant la PMA, elle passe par la GPA et s’oriente, sans trop de risques, vers l’intelligence artificielle et la fin de vie. L’opposition à la GPA se porte bien depuis quelque temps : trop de ventres indiens sont devenus gênants à voir. D’ailleurs, on n’a pas à accepter la PMA, on « l’ouvre » aux femmes lesbiennes. Que nous sommes généreux…

La GPA nie l’enfant

Une tribune du Figaro signée par 160 personnalités médecins, psychologues ou psychanalystes reconnaît que « l’enfant est un sujet avant même de voir le jour » dont la GPA nie le statut. Un sujet singulier qui « dès le moment où il est assez développé dans le ventre de sa mère est en mesure de nouer des relations avec son entourage ». Deux questions se posent. La première : à quoi sert cette pétition si la PMA est avalisée ? Au regard du droit matrimonial, en effet, et de la sacro-sainte égalité entre hommes et femmes au sein du mariage ( pour le coup,  Marlène Schiappa pourra en faire son étendard), comment sera-t-il, juridiquement, possible, d’empêcher la GPA ? Seconde question : pourquoi la GPA attenterait-elle au statut de sujet de l’enfant et pas la PMA ? En quoi la PMA n’est-elle pas « un trauma » au même titre que la GPA ? Trauma d’être né « comme ça » de sperme inconnu : question de point de vue. En tout cas, la PMA semble mise de côté. Eh bien, les carottes sont loin d’être cuites.

Le traumatisme de l’orphelin

On est orphelin de père ou de mère. Ou des deux à la fois. Les causes de l’orphelinat sont  répertoriées : elles sont dues à la  nature (quand votre mère—cas rare, de nos jours– perd la vie en vous la donnant ou quand votre père meurt), aux guerres et à ses nouvelles formes ( terrorisme), à l’abandon (vous naissez sous X). Quoi qu’il en soit, être orphelin est toujours un traumatisme. « Une singularité : fils d’orphelin » dit l’historien Ivan Jablonka. Un cas d’orphelinat dû au nazisme est particulièrement émouvant. Un Juif qui ne sait ce qu’est devenue sa mère, victime, par exemple, de la rafle du Vel’ d’Hiv quand il était tout enfant, croit, pendant longtemps, et même toute sa vie, la  voir et la reconnaître, de manière obsessionnelle, dans un bus, un square, un lieu public. Certes, on peut dire, au rebours, que la situation d’orphelin est « un tremplin d’une immense énergie compensatoire.» Voilà pourquoi «  les orphelins règnent sur le monde. » Baudelaire, Sartre, Gavroche, Cosette, Fantine, Jean Genêt, Rousseau, Marylin Monroe : les exemples ne manquent pas.

« Droits sexuels et reproductifs »

Petit-fils de juifs disparus sans laisser de traces, l’historien Ivan Jablonka, connu pour un essai passionnant consacré à Genêt, s’intéresse depuis longtemps, et de près, à la condition faite à l’enfant dans la société. Citons quelques titres de ses nombreux livres. En 2006 : Ni père ni mère. Histoire des enfants de l’Assistance Publique. En 2007 : Enfant en exil : transfert de pupilles réunionnais en métropole.En 2012, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus et qui  remporte le grand prix du Sénat. En 2014, c’est L’Enfant-Shoah. Ivan Jablonka dit : « Etre un enfant d’orphelin a été plus déterminant qu’être un petit-fils de déportés. »  Sensible  également au sort tragique de certaines femmes dû à l’engrenage de notre société, Ivan Jablonka  a écrit, en 2016, un livre, Laëtitia, couronné par le prix Médicis, qui se trouve en bonne place, dit-on, sur le bureau ministériel de Madame Belloubet. De cette jeune femme violée et étranglée, l’écrivain n’a pas hésité à dire, comme Flaubert de Madame Bovary : « Laëtitia, c’est moi. » C’est encore lui qui témoigne : « Je suis un historien pour réparer le monde. » Avec les orphelins à naître, pourrait-il souhaiter matériau plus neuf pour des romans à venir ?  En attendant, le projet  « Orphelin G3 » est dans le viseur de la grosse Bertha 2018, avec « les droits sexuels et reproductifs » des femmes.

Ton père ?  Inconnu au bataillon

Qui est mon père ? Cette question taraudante, un futur orphelin sera en droit de la poser à chacun d’entre nous. Que lui répondrons-nous ?  Ton père ? Inconnu au bataillon. Curieux de ses origines, parce qu’il est un homme, ce garçon ou cette fille se dira qu’il est peut-être, ou sans doute, né de la prostitution d’un homme. Il pourra se dira aussi, sans inventer, que sa mère lui a donné son ventre mais pas forcément ses ovocytes. Des sociologues, des historiens  et des journalistes enquêteront et raconteront. Un nouveau Jean Genêt naîtra sans  aucun doute. Un Notre- Dame- des Fleurs, cru 2040, obtiendra le prix Goncourt. Et nous dirons en chœur, après le jury, qui aura couronné le livre, une coupe de champagne à la main : « Plus jamais ça ».

En 2017, l’Association Nationale des Pupilles de la Nation a fêté ses cent ans : la reconnaissance du statut unique des orphelins de guerre. Dans l’émission « Décryptages » à Radio-Notre-Dame, le 6 mars 2018, Madame Martine Segalen, éminente anthropologue, et membre du Corp (Collectif pour le respect de la personne) dont fait partie Sylviane Agacinski, et moi-même étions tombées d’accord sur ce point fondamental : il faut lever l’anonymat du donneur dans le cadre de la PMA. Et de la naissance sous X, soit dit en passant, laquelle concerne, il est vrai, très peu de femmes.)

 Tout enfant doit avoir accès à sa filiation

De plus en plus de pétitions la réclament d’ailleurs, cette levée de l’anonymat. Redisons plutôt la phrase suivante  comme un mantra : tout enfant doit avoir accès à sa filiation. Ou alors bannissons le mot « Egalité » de notre devise républicaine pour les enfants de notre silence, marqués en naissant, au sceau de l’injustice. Qu’une femme, qui aurait recours à une PMA, prenne plutôt ses responsabilités devant l’enfant ainsi fait : là est la liberté. Là est l’éthique véritable.

« Désormais un enfant peut naître d’une tierce personne dont il ne saura jamais l’identité. …une femme peut accoucher d’un enfant qui n’est pas le sien …un enfant peut avoir cinq parents.. » Ainsi écrivait, en 1986, dans L’irrésistible désir de naissance le professeur René Frydman. le père d’Amandine, qui revient, semble-t-il, fermement sur ses positions passées. Aux causes « classiques » de l’orphelinat que nous connaissons, faudra-t-il ajouter : « Orphelinat pour cause de droits reproductifs ? » S’il est un tabou à lever dans notre époque qui n’en connaît plus, c’est bien le tabou de celui qui vend son sperme pour satisfaire un désir. Le désir ne fait pas tout, fût-il irrésistible. Pas la loi, en tout cas. Et s’il n’a son mot à dire car il ne le peut pas, l’enfant a des droits et une dignité inaliénables. Nous sommes tous con—cernés.  Telle est l’éthique de la responsabilité (« in dubio pro malo ») qu’Hans Jonas a développée et qu’à sa suite le philosophe Paul Ricoeur a faite sienne. Et d’autres, philosophes et disciples, sans aucun doute, après lui.

Marie-Hélène Verdier, Causeur.fr., 12 avril 2018

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Cultivée plutôt que riche, la «classe ambitieuse» change le rapport à la consommation

Connaissez-vous le vernis à ongles «ballet slippers»? Ce produit culte de la marque Essie est un rose pâle de la famille des coloris «nude», dont le nom est inspiré de la teinte des ballerines des danseuses.

Essie propose plus de cent couleurs de verni sur son site, du rouge bonbon «éclair my love» au fuchsia «bachelorette bash» préconisé pour les «virées à Las Vegas» entre copines, en passant par le vert festif «mojito madness». Mais seul le ballet slippers a les faveurs des stylistes, des chroniqueuses beauté et des femmes de la haute bourgeoisie de Beverly Hills et de l’Upper East Side, selon la sociologue Elizabeth Currid-Halkett.

Signaux discrets d’appartenance

La caractéristique principale du vernis ballet slippers est sa discrétion: le porter signale l’inverse d’une couleur show-off qui clamerait haut et fort: «regardez, je viens de me payer une manucure». «Dans la mesure où avoir les ongles manucurés fait partie du quotidien de l’existence de ces femmes, il n’est pas spécialement nécessaire de porter des couleurs voyantes pour l’annoncer», écrit encore la sociologue spécialiste de l’économie urbaine et des modes de consommation, qui enseigne à la University of Southern California (USC) à Los Angeles. «Cette évolution de l’étalage de richesse à des signaux discrets d’appartenance», cette manière de «minimiser activement l’étiquette et l’ostentation» en effectuant des choix codés qui ne parlent qu’à des connaisseurs va selon Elizabeth Currid-Halkett bien au-delà du choix de vernis à ongle. Il fait partie de «la somme des petites choses» qui, mises bout à bout, construisent un style de vie et un mode de consommation qui ont pour but de définir notre identité sociale et, plus subrepticement, de nous différencier discrètement mais fermement du commun des mortels.

Ces petites choses donnent son titre à The Sum of Small Things, A Theory of the Aspirational Class, paru en mai 2017 et acclamé aux États-Unis. Elizabeth Currid-Halkett y dissèque avec beaucoup de pertinence et une pointe d’humour acide un nouveau schéma de consommation qui irrigue les comportements de la population la plus éduquée, dans les sociétés arrivées à saturation d’objets. C’est aussi une inversion historique des manières de jouer avec les statuts, les codes sociaux et les marques de prestige.

De l’accumulation à l’information

Jusqu’à présent, la sagesse économique et sociologique en matière d’analyse de la consommation voulait qu’on se réfère au classique de Thorstein Veblen publié en 1899, La théorie de la classe de loisir, qu’on enseigne encore dès que l’on aborde le marché de la mode ou du luxe.

Selon ce sociologue américain, la bourgeoisie industrielle de l’époque se distinguait du commun des mortels par sa «consommation ostentatoire», que le langage courant rapproche du «bling bling». À une époque où les biens de consommation matérielle étaient rares et chers, en posséder beaucoup et de première qualité signalait automatiquement un rang social supérieur: c’est pourquoi les riches avaient des couverts en argent massif, bien que cela ne leur fut d’aucune utilité fonctionnelle au moment de découper leur viande.

L’équivalent en matière de couleur de vernis aurait été de faire le choix le plus show-off possible. Mais depuis, «la mondialisation, le marketing, la production de masse et les contrefaçons ont apporté une forme de consommation ostentatoire à de nombreuses personnes. Ce déluge de biens matériels pourrait suggérer que les barrières à l’entrée dans la consommation ostentatoire des classes supérieures ont été éradiquées. Les choses que l’on associait auparavant à un train de vie aisé –les voitures, les multiples sacs à main, les garde-robes pleines de vêtements– sont en apparence accessibles au grand public. Au premier coup d’œil, la consommation ostentatoire s’est démocratisée».

Rattrapées par les masses qui accèdent aux mêmes niveaux de confort et de dépense, les classes supérieures résoudraient ce risque d’indistinction en délaissant le matérialisme pour déporter la compétition vers des biens et des comportements qui ne nécessitent pas à première vue d’être plus riche, mais d’être plus éduqué et de disposer de plus d’informations. «À la fois consciemment et inconsciemment, [elles] trouvent des symboles plus codifiés et plus obscurs pour révéler leur position sociale.» La compétition «statutaire» s’est déplacée du terrain de l’accumulation de biens vers celui de l’accumulation de connaissances nécessaires à la consommation de certains produits. C’est «le coût de l’information, plutôt que le coût réel du bien, qui crée la barrière sociale», comme avec le vernis ballet slippers.

Pour Elizabeth Currid-Halkett, l’ancienne logique de consommation ostentatoire a été remplacée par une «production ostentatoire»: nous n’affichons plus le logo de la marque du bien consommé, mais en faisons en revanche des tonnes sur son contexte de production.

Pour prendre un exemple local, les baskets Veja combinent les deux aspects: l’ostentation du logo, une forme de «V» caractéristique, renvoie le signal d’une production ostentatoire –des baskets à 125 euros écologiques et issues du commerce équitable.

Pour la nouvelle élite, «nous sommes ce que nous mangeons, buvons et plus généralement ce que nous consommons, et c’est la raison pour laquelle pour certains produits, le processus de production opaque a été remplacé par une transparence à chaque étape». Qu’il s’agisse de l’origine du produit (locale ou de provenance lointaine et permettant à une famille de paysans de vivre dignement), de ses modes de production et d’extraction (bio, artisanal, respectueux de l’environnement, conformes aux traditions, etc.), «cette transparence n’ajoute pas seulement de la valeur à beaucoup de biens culturels –elle est la valeur».

Ironiquement, la globalisation a démocratisé la consommation de biens, mais elle a également révélé la part honteuse de ce mécanisme et ses coûts cachés: exploitation du travail humain, destruction de l’environnement, risques sanitaires des modes de production industrielle. La production ostentatoire est la manière de résoudre ces tensions, d’autant plus aisément que la consommation des biens matériels «vebleniens» n’est plus vraiment statutaire.

«C’est pourquoi acheter une variété de tomate ancienne à deux dollars dans un marché de petit producteur est si lourd de signification dans les pratiques de consommation de [cette catégorie], alors que l’achat d’un 4×4 blanc ne l’est pas.»

La vertu plutôt que les revenus

Cette nouvelle manière de consommer concerne une catégorie de personnes éduquées que l’auteure propose de baptiser «aspirationnal class», littéralement «classe ambitieuse», bien que cette option ne rende pas parfaitement compte du propos. Les ambitieux décrits se considèrent plutôt comme des «downshifters», des décroissants, dans leur rapport à la consommation matérielle. Le paradoxe étant que c’est par ce moins disant qu’ils se surclassent ou, à tout le moins, évitent de se fondre dans la masse indistincte des pousseurs de caddies à l’hypermarché du coin. C’est la réflexion qui semble orienter la plupart des choix de vie de cette classe ambitieuse:

«Les membres de la classe ambitieuse contemporaine attachent beaucoup de valeur aux idées, à l’ouverture culturelle et sociale et à l’acquisition du savoir pour forger des opinions et faire des choix, qui peuvent aller de l’orientation de carrière au type de pain tranché qu’ils achètent à l’épicerie. Lors de chacune de ces décisions, importante ou dérisoire, ils font tout leur possible pour se sentir légitimes dans la conviction d’avoir pris la meilleure décision basée sur des faits –qu’il s’agisse des bienfaits de l’alimentation biologique, de l’allaitement maternel ou des voitures électriques.»

«Ceux qui font partie [de la classe ambitieuse] aspirent à devenir de meilleurs êtres humains dans tous les aspects de leurs vies, leur situation économique devenant secondaire.»

Elizabeth Currid-Halkett

Informée, cultivée, économe dans son rapport à la consommation, la classe ambitieuse est également une classe vertueuse: elle a des prétentions aristocratiques au sens étymologique du terme.

«Cette nouvelle formation sociale et culturelle constitue une élite en vertu des signes extérieurs matériels et symboliques requis pour en être membre […]. Ceux qui en font partie aspirent à devenir de meilleurs êtres humains dans tous les aspects de leurs vies, leur situation économique devenant secondaire.»

Raison pour laquelle la classe ambitieuse se définit non pas par son niveau de revenus –elle agrège des individus à la fortune diverse– mais par «un ensemble de pratiques culturelles et de normes sociales communes» à ses membres, à son capital culturel en termes bourdieusiens, référence qui traverse de part en part l’ouvrage d’Elizabeth Currid-Halkett.

La culture hipster nord-américaine constitue une bonne illustration de cette nouvelle et subtile hiérarchie sociale. Selon la sociologue, les hipsters ont beau ne pas faire (tous) partie des élites économiques, «ils construisent leur élitisme à travers l’usage d’information raréfiée. Ils savent quoi lire, qui suivre sur Twitter ou sur Instagram et ils maîtrisent un vocabulaire d’insider à propos d’objets de consommation obscurs –sinon fétichisés–, qu’il s’agisse de lait d’amande, de jus vert ou de montre calculatrice Casio à douze dollars.»

La culture foodie, nouvelle distinction urbaine

Alors que l’assiette et les sorties au restaurant sont devenues centrales dans les nouvelles habitudes de consommation, la classe ambitieuse est devenue l’archétype de l’omnivore culturel décrit par les sociologues américains, qui ont étudié les goûts de leurs concitoyens éduqués.

Ces «foodies» peuvent consommer du populaire, voire du «beauf», pourvu que de subtils marqueurs signifient qu’il s’agit d’une consommation ironique ou consciente d’elle-même, instaurant la «distanciation esthétique» dont parle Pierre Bourdieu dans La Distinction. Comme le décrit Elizabeth Currid-Halkett, «les membres de la classe ambitieuse circulent autour de cafés et de restaurants qui proposent plusieurs manières de cuisiner le kale dans leur menu, des laits d’amande et de la “gourmet comfort food», c’est-à-dire des versions revisitées, plus chics –et parfois plus chères– de plats de grand-mère ou de terroir.

«Des ragoûts plutôt que des soufflés, de la tourte de poulet, du mac and cheese fait maison, et de la bière (pourvue qu’elle soit artisanale) sont devenus les signaux de rigueur de la vie culinaire de la classe ambitieuse et ils peuvent être consommés dans une grande variété de contextes, des repas confectionnés par la femme d’un banquier à ceux consommés par un scénariste hipster lors de son brunch dominical entre amis.» Le schéma de consommation évolue là encore de la substance du produit –ragoût contre soufflé, vin contre bière– à la manière de préparer, de consommer et de «penser» chaque spécialité.

Ces plats ont beau être plus onéreux que ceux du McDo du coin, souligne Elizabeth Currid-Halkett, ce n’est pas ici l’argent qui constitue la frontière infranchissable entre la classe ambitieuse et les autres: il s’agit plutôt d’une réaffirmation de la distinction par les goûts décrite par Bourdieu, appliquée à de nouveaux champs et suivant de nouvelles voies.

«La salade de kale peut paraître moins ouvertement snobinarde que l’opéra, elle reste néanmoins un moyen de préserver les barrières de classe, quoique d’une manière plus subtile.»

Dans les restaurants «farm-to-table» (qui s’approvisionnent directement auprès des producteurs, bio évidemment) des quartiers chics de New York, San Francisco ou Los Angeles évoqués par la sociologue, la vertu des modes de production compte plus que l’addition, qui peut faire croire à des temples d’égalitarisme culinaire. Il y a beaucoup de gens riches dans ces restaurants de foodies, et les restaurateurs du mouvement slow food pourraient demander des prix hors de portée des bourses moyennes, mais cela heurterait leur système de valeur. L’élitisme requis pour manger dans l’un de ces restaurants dépend moins du portefeuille que de la volonté d’être vertueux jusque dans son assiette. En d’autres termes:

«La salade de kale peut paraître moins ouvertement snobinarde que l’opéra, elle reste néanmoins un moyen de préserver les barrières de classe, quoique d’une manière plus subtile.»

 

Jean-Laurent Cassely — Slate, 16 mars 2018